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    L'âne – que je ne devins jamais - s'embêtait à mourir.

    Il ne se passait pas un jour sans que j'éprouve le vertige de l'ennui. Mais comment ai-je donc fait pour supporter tout ce qui m'arriva par la suite ? Je n'ai pas eu plus de problèmes qu'un autre, mais le fait de me rendre compte que je m’ennuyais énormément dans mon enfance me laisse pensif.

    Je pouvais passer des heures et des heures à fixer l'eau de l'étang près de chez nous sans penser à rien. Même pas un désir inavouable me traversait l’esprit. Le vide. La désolation. L'indifférence. L'incompréhension. La nausée, peut-être. En tout cas ils étaient tellement paralysants ces songes soudains que je n’arrivais même pas à pleurer. Mon malaise se situait dans le fond de ma gorge, comme une boule de feu incapable de s'éteindre. Mon image se reflétait dans l'eau et je la regardais, comme on regarde un étranger qu'on croise dans la rue. J'avais envie de la secouer, de la faire couler, mais c’était impossible, elle restait là, ondoyante et obsédante. Dès qu'un poisson sautait, mon corps se déformait. Les vaguelettes qui le faisaient danser ne m'impressionnaient même plus. Alors je prenais des cailloux et les lançais sans force dans l'eau, les observais s'enfoncer dans la profondeur de l'inconnu et une fois qu’ils disparaissaient, je n'imaginais plus rien, je recommençais jusqu'à en avoir assez de voir descendre une forme minuscule dans le puits noir de l'abandon. Rien d'exceptionnel ne se produisait. C'était toujours le même rituel. Mes yeux restaient ouverts devant le néant.

    J'aurais voulu en parler à mon ami Christian ; qu'il me dise si lui aussi il éprouvait ces moments de lassitude extrême au point d’en être très triste et malheureux. Mais je ne savais pas comment lui expliquer cet état bizarre. Comment aurais-je pu lui avouer que par moments il m'arrivait d'être comme un mort. Il m'aurait ri au nez.

    En général, il me fallait un certain temps avant de recouvrer mes esprits. La faim me rappelait que j’étais bel et bien vivant. Mon appétit était toujours là. Ma graisse aussi. Je m'appelais toujours Gros Lard et j’avais encore faim de chocolat.

    J’ai longtemps cru qu'un homme trop gros finissait par exploser. Je me disais que j'avais encore de la marge avant que cette limite soit franchie.

    Les copains de ma classe, eux, minces, ne se posaient pas ce type de question. Ils n’avaient qu’une angoisse : devenir un gros lard maladroit comme moi. C'est de la faute de mes parents aussi : ils ne m’ont jamais obligé à manger moins ou seulement dit une seule fois que j'étais trop costaud pour mon âge.

    Une fois, je surpris le médecin glisser à l'oreille de ma mère, Il faudrait peut-être le mettre au régime votre gamin si vous ne voulez pas en faire un enfant obèse ! Sur le coup, je fus inquiet. Je cherchai le mot obèse dans le dictionnaire et sa définition me fit réfléchir. Et puis le temps passa et je me fis à l’idée qu’un jour je serais obèse comme d'autres se font à leur surdité. C'est une histoire d'habitude. Je ne me voyais pas avec quinze kilo en moins. Je préférais rester un gros lard plutôt que de suivre un régime. Et puis, il y a des jours où j'aurais bien fondu d'un seul coup sans rien dire à personne, histoire de changer de peau, à l’instar des serpents avec leurs mues.

    C'est vrai, j'aurais tellement aimé me métamorphoser.

    Alors je mélangeais plusieurs produits entre eux dans mon laboratoire afin de trouver la formule magique de l’invisibilité. Au moment où j'étais sur le point de boire la nouvelle mixture, je finissais par poser le verre par terre : l’odeur qu’elle dégageait et la couleur qu’elle avait m’en dissuadaient presque aussitôt.

    L’invisibilité m’aurait permis d’oublier que j’étais différent des autres. Si seulement j’avais connu un gros comme moi, je me serais senti moins seul. Je lui aurais posé une tonne de questions auxquelles les gens minces ne parvenaient pas à répondre. Je suis sûr que tous les gros devaient souffrir l'été : je n'étais bien qu'à l'ombre. J'admirais les teints mats de mes camarades revenus de vacances passées au soleil. Moi, je restais comme un gros blanc-bec, dans mon trou, à l'abri du cagnard, quand nous n'allions pas à la mer. Sinon, lorsque nous partions, je ne m'exposais pas. Je gardais mon pantalon et mon tee-shirt. Je ne les enlevais que pour me baigner. Dès que je sortais de l'eau, je me rhabillais en vitesse et je restais sous le parasol. Pendant ce temps-là, je regardais les autres s'amuser dans l'eau et cela me donnait envie d'y retourner. Mais j'hésitais : il fallait que je me déshabille à nouveau ; alors avec mes pieds dans le sable, je creusais et je creusais pour sentir la fraîcheur des trous monter le long de mes jambes. Une fois que j'avais senti ce que je cherchais, je me les enterrais et je ne bougeais plus. Parfois, je me retrouvais avec du sable jusqu'aux genoux. Je ne sentais plus mes membres. D'autres s'amusaient comme moi, mais eux ils s’ensevelissaient l’intégralité du corps. Ils avaient du sable jusqu'en haut du cou. Seule leur tête dépassait de la surface de la plage. Moi, je n'aurais jamais osé. J'avais trop peur de mourir étouffé.

     

    Sous mon parasol, je finissais par oublier le soleil. La plage était bondée à chaque fois qu'on y allait. J’avais de quoi occuper mon temps libre : je regardais les vacanciers et j’inventais leur vie. Leurs têtes, gestes et  paroles me suffisaient pour construire des familles plus ou moins abracadabrantes. L’exercice était moins compliqué avec ceux qui semblaient plus défavorisés parce qu’ils étaient volubiles et loquaces. Je n’avais aucun mal à les imaginer en dehors du contexte des vacances. Ceux qui prenaient maintes et maintes précautions avant de poser leurs affaires m'intéressaient tout autant.

     

     

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    J'ai eu des périodes où je me prenais pour un médecin légiste. J’entreprenais des autopsies sur les corps d'animaux morts que je trouvais par hasard, lors de mes promenades solitaires. Je m'amusais à rédiger des rapports sur les circonstances de leur décès. C'était l'occasion pour moi d'imaginer toutes sortes de vie à mes pauvres bêtes. Du crapaud qui avait dû se faire rouler dessus, à l'oisillon tombé de son nid, en passant par la grosse mouche à vers que je retrouvais écrasée dans ma chambre, tous avaient eu une existence que j'essayais tant bien que mal de reconstituer jusqu'au moment fatal de l’accident. Je remplissais des feuilles et des feuilles sur mon cahier pour chaque animal. Chacun avait un numéro comme dans les morgues.

     

    Certains de mes camarades de classe – surtout les filles - rédigeaient leur journal. Moi je complétais, sans me lasser, mon cahier de rapports médico-légaux. Quel est l’intérêt de raconter sa vie jour après jour ? pensais-je. Je trouvais cette manie absurde. Je me demande – si j’avais été contraint moi aussi de m’y plier - ce que j'aurais pu écrire. Je ne réalisais rien de particulier de mes journées, sinon me poser des questions sur l’existence que je menais. J'avais horreur d'écrire pour ne rien dire. Raconter le quotidien comme il était ne m'intéressait pas. Je préférais m'imaginer dans un autre monde, au coeur d'une mission, à la recherche du monstre dévorant les enfants pendant leur sommeil.

     

     

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    Je me répétais souvent mon surnom à voix basse. Gros Lard, Gros Lard, Gros Lard, Gros Lard, Gros Lard, Gros Lard.... résonnait dans mes oreilles tel un néologisme. À la longue je finissais par me demander ce que voulait dire ce mot. J'étais réellement déboussolé. Je m'imaginais un sens complètement différent après l’avoir entendu plus de deux cents fois, sans arrêter. Les deux mots ne faisaient plus qu'un seul et même son. Je me disais alors que j'avais un beau surnom.

     

     Personne d'autre que moi-même ne pouvait me calmer pendant mes moments d’extrême angoisse. J’avais du mal à croire les adultes : ils m’assuraient que c'était dans ma tête ; que ça passerait ; que tous ces tracas d’enfant disparaîtraient en grandissant. Je voulais vraiment qu'on me change les idées à un moment où j’étais convaincu qu’un jour je n'en aurais peut-être plus. En essayant de me rassurer, mes parents accentuaient mon malaise. J'aurais voulu qu'ils se taisent. Ils n'étaient pas obligés de mentir ou d’avoir un langage imagé pour m’expliquer la réalité. Il fallait toujours qu'ils trouvent des ruses leur permettant de ne pas répondre franchement à mes questions. Ils simulaient l’écoute. J’imaginais très bien qu'ils pensaient au fond d’eux-mêmes que j'exagérais encore avec mes idées.

    J'en étais arrivé à croire que je ne vivais pas dans le même monde. Je rêvais de péripéties que les autres interprétaient comme des obsessions. Pourtant, eux aussi devaient bien se raconter des histoires ! Comment s’y prenaient-ils pour qu'on ne s'en aperçoive pas ? Il suffisait que je prononce un mot, et ça y était, on devinait ma pensée : on me demandait d'arrêter mon cinéma. Je ne  comprenais pas comment les gens pouvaient être aussi perspicaces. Avais-je la tête à ce point si transparente que même mes pensées les plus secrètes - celles que je n’avouais à personne -, étaient visibles de tout le monde ? C'est sans doute pour cette raison que j'étais mal à l'aise pour mentir : aussitôt qu'un mensonge sortait de ma bouche, je rougissais.

     

     Mon laboratoire était mon sanctuaire. Il se trouvait dans un coin du garage où j'avais installé, sur une grosse caisse pourrie retournée pour l’occasion, mon microscope flambant neuf. Je me prenais pour un vrai scientifique. J'étais persuadé que j'étais fait pour la biologie ; que je deviendrais un grand savant qui découvrirait l'immortalité. Voilà le mot qui, je pense, me poursuivit longtemps et motiva mon goût pour les sciences naturelles : comprendre mieux la vie pour trouver un remède contre la mort.

     

    Toutes les bêtes que je trouvais sans vie ou que je tuais, je les entreposais dans des petits bocaux et les observais au microscope - quand elles n'allaient pas au cimetière. Je ne pourrais pas dire exactement combien d'antennes de sauterelles ou de pattes de scarabées j’ai observées dans mon antre. Contrairement à un vrai chercheur, je n’avais jamais de conclusion à livrer au public. J'étais ébahi par la précision de l'appareil qu'on m'avait offert. La moindre poussière était bonne pour passer sous ma loupe. J'avais bricolé un bloc opératoire de fortune juste à côté de ma caisse et j'opérais encore vivants les vers de terre que je ramenais du jardin. J'avais un petit faible pour les lombrics. Je les voyais comme de minuscules serpents bougeant dans tous les sens et creusant  de leur tête pointue la terre fraîche devant eux. Leur agilité et leur détermination m’impressionnaient. Un coup de bêche et hop, on voyait la queue fine et glissante de l’oligochète partir avec le reste du corps déjà bien enfoncé dans le sol humide. Mon père en avait assez de voir des trous dans le jardin. Cela lui était égal que je sois à la recherche de la perforation furtive du vers dans la terre. Même quand j'essayais d'en attraper un, il me glissait entre les doigts ou je le cassais en deux. Je remarquai, au moment où je le disséquais, qu'il n'y avait que de la terre dans son ventre. Je ne réussissais pas à voir ses entrailles, son coeur ou son foie. Comme j'aurais aimé qu'un vrai scientifique me montre tous ces organes ! Sur mes livres de sciences naturelles, la question n’était même pas abordée. 

     

     

     

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    J'éprouvais un certain plaisir inavouable à sentir rouler ma graisse sous mes bourrelets que je saisissais à pleines mains. J'aurais bien voulu voir la couleur de mon suif. Je l'imaginais jaune et gélatineux. Je n’étais pas assez courageux pour m'ouvrir le ventre et en avoir le cœur net. J'étais partagé entre le désir d'automutilation et la crainte de mourir. L’idée de commettre un péché mortel me dissuadait de passer à l’acte.

    Il fallait que je sois bon. J'avais honte d'être mauvais. Et toutes ces prières vespérales que je me récitais à moi-même et à genoux, sur mon lit, face au mur, avant de m'endormir. Je pensais que le soir était le moment idéal de la journée pour purger mon âme. Une fois ce rituel terminé, je me sentais mieux et convaincu que les péchés commis dans la journée étaient effacés et que j'étais désormais propre et bon.

    Entendre une voix céleste me murmurer dans le creux de l’oreille – à l’instar du film Don Camillo -,  Mais non, mon petit, l’enfer n’est pas pour toi. Toi, tu mérites le paradis, parce que ton âme est bonne, devint vite une obsession. Qui pouvait bien croire que j'étais réellement un bon garçon, à part celui qui  présidait le ciel et que malheureusement je ne voyais jamais ? L’abbé avait beau nous dire que Dieu est Lumière, moi  je voulais voir la lumière parler. Je me disais que je n'avais pas de chance, qu'un jour je finirais bien par percevoir sa voix. Alors je m’empresserais de le raconter à l’abbé, qu’il sache que je n'étais pas un mauvais garçon, que Dieu, dans la Bible ne discute pas avec le diable. Je suis sûr qu'il ne m'aurait pas cru. D'ailleurs, personne – ni même mon meilleur copain, Christian - ne me croyait. Ils disaient tous que j'avais une tête à raconter des sornettes. Disons que j'avais la fâcheuse tendance à exagérer la réalité, c'est tout. Je ne me rendais pas compte de la démesure de mes songes. J'étais une espèce de peureux aventurier. Je partais en mission dans les bois avec mon couteau tuer le monstre de mes cauchemars. Dès que j'entendais un bruissement de feuilles, j'étais tremblotant : je me cachais derrière un arbre et je sentais mon duvet se dresser sur les bras. En même temps, ces instants de frissons me procuraient un immense plaisir.

    Une fois que je n'entendais plus rien, je sortais de derrière ma cachette et je poursuivais ma recherche en regardant partout. Jamais je ne tombais sur un monstre, même tout petit.

    Comme je rentrais bredouille, je me réfugiais dans ma chambre et essayais de comprendre, allongé sur mon lit. Malheureusement, je ne trouvais aucune explication. Je restais comme ça, les yeux rivés au plafond à retourner dans ma tête les suppositions les plus extravagantes. Le temps passait vite ; il était déjà l'heure de déjeuner ; l’appel d'en bas, À table !, de ma mère me faisait revenir à la réalité. Je me vengeais sur le pain que je dévorais à grandes bouchées. J'avalais mes morceaux de palette de porc sans me rendre compte que j'en avais déjà pris deux fois. Je me goinfrais de petits-suisses dont j'aimais voir le contenu descendre doucement dans mon assiette. Un léger coup sec du poignet suffisait au cylindre dense et blanc pour qu’il claque dans l'assiette. Il n'y avait plus qu'à retirer le papier bicolore autour, et là, merveille des merveilles, je voyais la précision d’un volume – dont j’avais oublié la formule pour son calcul -  attendre les centaines de grains de sucre lui tomber dessus. Avec ma cuillère, je l'écrasais, puis le mélangeais. Sous mes dents, le crissement des cristaux me remplissait d’un plaisir inénarrable. 

     

    Le petit-suisse est resté mon dessert préféré pendant plusieurs années. J'étais en manque si ma mère oubliait par hasard d’en racheter. Je me suis accroché à lui, plus par goût esthétique que par plaisir gustatif. Maintenant que j'y repense, cela n'avait rien d'extraordinaire d’un point vue gastronomique. Dire que Florence mettait de la confiture dessus ! Je n'arrivais pas à comprendre comment on pouvait apprécier du petit-suisse mélangé à de la confiture. Sa mixture ressemblait à une espèce de yaourt qui n'avait ni le goût des fruits, ni celui du fromage blanc. J'avais beau lui expliquer qu'on ne les mangeait pas comme ça, elle n'en avait rien à faire de mes conseils de dictateur.

     

     

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    Pour la rentrée des classes, ma mère nous emmenait avec elle  faire les courses chez Martine – le supermarché du coin. J'adorais me retrouver parmi les cahiers neufs et les beaux stylos. Je prenais de sages résolutions. Cette année, je travaillerai bien. J'essaierai de comprendre les leçons de mathématiques et de lire plus vite. Ma mère avait préparé minutieusement une liste d'affaires dont nous avions besoin, et nous, nous la regardions charger le chariot avec bonheur. Pour une fois, Florence avait les mêmes rêves que moi. L'achat de fournitures neuves à la rentrée des classes lui donnait la même envie de bien travailler. De retour à la maison, j'avais hâte d'essayer mes nouveaux stylos, ma belle ardoise bien noire pour le calcul mental, et mes cahiers sur lesquels j'écrivais déjà mes nom et prénom. Je reniflais les pages de chacun d’entre eux et j’avais envie de les remplir d’exercices imaginaires. Je caressais leurs couvertures cartonnées et brillantes pour certains. J’étais fier de mes affaires et les rangeais soigneusement dans mon cartable en cuir dont mon père raccommodait les coutures avant chaque rentrée.

    Mes résolutions de bien travailler duraient à peine un mois : mes difficultés, mon étourderie et mon tempérament rêveur étaient plus forts que ma petite volonté de réussir. Je ne redoublais pas, pourtant j'étais un élève médiocre. D'autres, dans la classe, bien meilleurs que moi, ne passaient pas dans les cours supérieurs. Peut-être que les instituteurs croyaient en moi. Leurs observations étaient sans cesse les mêmes à la fin de chaque composition trimestrielle. Peut largement mieux faire. Ils ajoutaient parfois: Elève vivant, curieux et très imaginatif. À l’époque je ne comprenais pas ce qu’ils entendaient par imaginatif. Mon imagination, je n'en parlais pas à mes instituteurs. Je me gardais bien de leur confier ce à quoi je songeais pendant leurs cours. Ils m'auraient pris pour un fou. Non, je ne sais pas pourquoi ils trouvaient que j'avais de l'imagination. Peut-être à cause des textes libres que nous étions obligés de produire une fois tous les quinze jours. J'en écrivais beaucoup. C'est moi qui en produisais le plus. Tous les élèves de la classe votaient pour mes rédactions. C'étaient toujours des histoires d'horreur qui ne tenaient pas debout. J'étais content quand ils les choisissaient parmi les autres de la classe. Tout le monde ricanait ou se taisait quand le maître les lisait à voix haute. Ensuite, il les écrivait au tableau et nous les corrigions à l’oral de manière interactive.

    Certains de mes camarades voulaient que j’écrive les rédactions à leur place parce qu’ils n’y arrivaient pas. Je ne comprenais pas qu’on puisse avoir du mal à inventer une histoire. C’était quand même plus facile que les problèmes ou le calcul. Il n’y avait pas à chercher : les mots s’enchaînaient les uns aux autres de manière mécanique et finissaient par former un récit. Je remarquai d’ailleurs que ceux qui étaient bons en calcul avaient des mauvaises notes en textes libres. Heureusement que mon voisin était de ceux-là. D’ailleurs, nous nous étions arrangé tous les deux. Je trichais sur lui pendant les compositions de calcul et lui faisait de même pour la partie conjugaison, grammaire, orthographe, vocabulaire et rédaction.

    Quand j'entendais mon maître m’interpeller - d'une voix grave et un peu sadique - pour que j’aille au tableau poser une division à quatre chiffres, je devenais rouge. Je savais que je n'y parviendrais pas. J'essayais de me souvenir de ce que Christian avait écrit sur son cahier et puis tout s'embrouillait au moment où je prenais la craie. J'écrivais n'importe quoi. Les explications du maître étaient inutiles, c'était pire. J'avais l'impression d'être un vrai âne, un garçon qui ne serait bon à rien plus tard. Je croyais que j'allais devenir charbonnier, comme monsieur Meunier. C’était pour moi le métier qu’étaient obligés d’apprendre les cancres de mon acabit, incapables de mémoriser leurs tables de multiplication. Monsieur Meunier était toujours noir de charbon. La première fois que je le vis venir en livrer à la maison, je fus terrorisé. Il me faisait la bise quand il arrivait. J'étais dans mes petits souliers. Ensuite, je me cachais pour ne plus qu'il m'embrasse. J'avais toujours les joues un peu noircies après son passage. Il devait s’en amuser. Ses yeux bleus étaient perçants au milieu de son visage rond et noir et ses cheveux si gras et longs qu’on aurait dit un ogre. Je ne voulais pas lui ressembler.

     

     Au tableau, en face des divisions à quatre chiffres, j’étais obsédé par l’image de monsieur Meunier. Je savais désormais que je ne deviendrais pas un âne, mais bel et bien un charbonnier. Les explications du maître étaient difficiles à saisir : il me tirait les oreilles devant toute la classe et j’étais persuadé que je ne parviendrais jamais à effectuer des opérations décidément trop compliquées pour moi. 

     

     

     

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