• Il y a longtemps que cette idée me taraude. C’est seulement aujourd’hui que j’ose la formuler en ces termes et maintenant je ne peux plus faire marche arrière, je veux dire oublier une bonne fois pour toute ce qui me chagrine depuis que je suis petit et passer à autre chose, comme si de rien n’était. Une fois qu’on est près du but et qu’on sent qu’on va marquer, il est impossible de ne pas tenter sa chance. La difficulté pour moi va être d’amener les choses sans avoir l’air de suspecter quoi que ce soit chez lui. Voilà ce qui m’embête le plus. D’un autre côté, peut-on vraiment connaître la vérité sans souffrir ?

    Si j’arrive à percer le mystère de la mort de maman, je suis certain que ma vie entière s’en trouvera changée. La solution est comme je le pressentais depuis le début, dans la recherche de la vérité. Mon malaise vient de là, de ce sentiment indescriptible et lancinant qui transforme la somme de mes actes en une accumulation de faux gestes que je suis incapable d’interpréter. Je sentais bien depuis longtemps qu’il y que quelque chose clochait : on ne se pose pas des questions comme ça à longueur de journée sur tout et rien sans avoir au fond un énorme problème à résoudre. L’adolescence a beau dos parfois.

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    Est-ce que les adultes se sentent également découragés par la somme de problèmes, conflits intérieurs et extérieurs à résoudre en une journée, et des questions sans réponses revenant sans cesse comme des nuages  posés au-dessus d’une île paisible incapable d’être totalement ensoleillée ?

    Selon certains, l’adolescence est une période de la vie durant laquelle tout devient compliqué. Pour moi, ça a toujours été complexe. Je ne vois pas la différence avec avant, si ce n’est qu’avec le temps tout s’obscurcit au lieu de s’éclaircir. Je crains d’être vraiment à part et pourtant j’ai hâte de grandir parce que je sais qu’à un moment donné la plus grande partie de mes inquiétudes aura disparu et qu’elle sera remplacée par d’autres plus supportables, peut-être. En revanche, j’ignore encore quand ce moment aura lieu. Dans dix, quinze, vingt, trente ans ? Je n’en sais absolument rien.

    Avant je croyais qu’en ayant de supers potes, je finirais par accepter davantage la médiocrité de mon existence et mes défauts aussi, que le fait de me retrouver avec eux pour déconner ensemble allait me rendre la vie plus légère. Aujourd’hui, je m’aperçois que l’amitié n’est pas idéale, qu’elle fausse parfois ma conception de l’humanité.

    J’admire la pondération, la douceur et la limpidité. C’est en gros ce vers quoi j’aimerais tendre en grandissant. Calmer mon impatience pourrait me donner des forces pour aller plus loin dans mon raisonnement. Je manque de bases pour y parvenir et je ne vois pas où j’arriverai à me les procurer ces  foutues fondations qui rendent ma maison toute bancale. À force de donner des coups de pieds dedans pour la redresser, je me fais mal. Si seulement la souffrance engendrait automatiquement le bonheur, ce serait plus simple. Ma nervosité m’empêche d’y croire et mon histoire personnelle me pousse à penser le contraire.

    Parfois je me demande si papa n’est pas responsable de la mort de maman. Les seules fois où nous en avons parlé, il était tellement mal à l’aise. Pourquoi a-t-elle mis fin à ses jours alors qu’ils avaient tout pour être heureux, selon mémé ? D’ailleurs elle aussi, elle est bizarre quand elle parle de papa. On dirait qu’elle lui reproche quelque chose. Je sais qu’elle ne lui pardonnera jamais de n’être pas venu à l’enterrement de pépé, mais à part ça ? En plus, les conneries dont papa parle souvent et qu’il regrette d’avoir commises viennent peut-être de là, de son sentiment de culpabilité. Il n’a jamais été clair là-dessus et c’est surtout ça qui m’a toujours intrigué. En quoi aurait-il pu être responsable de sa mort ? L’aurait-il poussée à bout à cause de son côté invivable ? Jamais je ne l’ai entendu prononcer une parole gentille à l’égard de maman. C’est délicat d’interroger son père sur sa vie passée quand on le soupçonne d’être à l’origine du suicide de sa propre femme et qu’on n’a aucune preuve contre lui.

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  • J’aurais moi aussi envie de courir comme mes camarades mais pas à tout bout de champ, à l’aveuglette, sans savoir où je vais. Je voudrais prendre une direction précise me conduisant vers une destination que j’aurais fixée avec ma conscience. Je rêve d’un voyage que personne n’a encore jamais fait, me retrouver dans un pays inexistant. Je rêve de partir explorer les frontières entre le quotidien, la routine, les habitudes et le surplace du mouvement, du changement continu, des découvertes perpétuelles et des rencontres inattendues. Avoir la possibilité de choisir vraiment et de ne pas rester à m’engluer dans l’abstraction des idées impossibles à appliquer. J’ai envie de changer d’air et de me vider la tête de ces cochonneries qui l’encombrent et l’atrophient à la longue.

    J’ai peur en vieillissant que ma vie ne me satisfasse jamais, de demeurer un éternel légume ronchonnant. Même en créant, comme semble me le suggérer papa, ça doit être dur de supporter les jours qui passent et se ressemblent tous ! Comment les artistes arrivent-ils à ne pas capituler devant les contraintes épuisantes et déprimantes du quotidien ? Vivre paraît impossible. Survivre, la seule échappatoire à l’illusion du bonheur. Je comprends mieux pourquoi les adultes sont mal à l’aise quand ils en parlent : ils ne veulent pas nous décourager. Mais moi je sais qu’ils mentent la plupart du temps quand ils évoquent leur vie passée ou présente. Ils fabriquent pour nous des discours bien présentés pour faire passer la pilule de la déception avant l’heure. Dire la vérité à ses enfants sur l’immense et tenace crise existentielle qu’ils risquent de connaître tout au long de leur vie reviendrait en quelque sorte à les décourager avant même qu’ils aient grandi. Pourquoi ont-ils tant de mal à parler d’eux-mêmes ? Pourquoi emploient-ils sans cesse des images pour nous expliquer la vie ? Est-elle si laide pour qu’on la grime autant ? Il y a bien longtemps que les contes pour enfants ne me touchent plus. Le sentiment de lutter en permanence contre une immense tristesse qui pourrait me rendre fou si je ne le maîtrisais pas m’habite depuis que je suis tout petit. J’ai l’impression d’avoir soixante-dix ans parfois quand trop fatigué de me poser des questions, je voudrais que la vie s’arrête. D’ailleurs je les admire les vieillards. Leur courage m’émeut quand j’y songe. Leur endurance est un modèle pour moi. Pour mes copains, c’est l’inverse. Quand on discute de ça entre nous, ils ne comprennent pas que je puisse être attiré par les vieux. Pour eux, la vieillesse c’est synonyme de mort. Et la jeunesse, c’est pas la même chose ? Je n’arrive pas à être comme eux, aussi peu nuancé. Mon problème vient certainement de là comme je l’ai déjà dit. Avec le style de nana que certains ont et d’autres n’ont pas, c’est pareil : je ne me reconnais pas dans leurs prétendus goûts. Je n’ai aucun genre de prédilection. Soit une fille me plaît, soit elle ne m’attire pas. Peu importe la couleur des cheveux, la taille et la carnation de la peau. Du moment que je la trouve bien, ça me suffit. La dernière en date était blonde et celle d’avant, rousse. Toutes les deux différentes psychologiquement. Jamais il me vient à l’idée de comparer mes conquêtes. Ça aussi, c’est un truc dont mes potes parlent souvent et qui moi m’agace. Faut toujours qu’à un moment donné ils reparlent de leurs ex et de tout ce qui était bien chez elles et qu’ils ne retrouvent pas chez leurs nouvelles copines. La comparaison est certainement un moyen pour eux de donner un peu de sens à leurs recherches. Je comprends, je ne leur en veux pas, je suis juste un peu énervé quand ça devient systématique. Ou alors c’est pour nous montrer qu’ils font du nombre et que cela les valorise. Certains sont impressionnés et ça les amuse. Je suis du genre à ne jamais divulguer ma vie intime. C’est trop personnel pour que mes potes soient au courant du moindre de mes fantasmes. Cela ne regarde que moi-même et ma compagne du moment. Ils mélangent les genres, mes potes. Ça aussi, c’est difficile à leur expliquer que moi je n’arrive pas à étaler, comme eux, aussi facilement ma vie amoureuse. Au début, ils me charriaient, maintenant ça va mieux : ils voient bien qu’il ne faut pas m’emmerder là-dessus.

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  • "Les souvenirs ont la fâcheuse tendance à distorde la réalité, comme si le temps qu’on voulait rattraper par la mémoire, ne se laissait pas complètement saisir, qu’il laissait des plumes dans nos têtes d’animaux perdus. Ce sont ces plumes-là que j’essaie de disséquer, dont j’essaie de raconter l’histoire vaille que vaille pour le plaisir des poussins collés contre le grillage de la basse-cour."

    A commander sur le site de l'éditeur 2 euros + 1 euro de frais de port, ou auprès de moi si vous le voulez dédicacé en me contactant via l'onglet "Contact" en haut à gauche sous "Rubriques"
    http://www.fepemos.com/ billets-d-auteurs

    Un billet, c'est
    Un auteur
    Plusieurs de ses textes
    Une feuille A4 pliée en quatre
    Papier japonais

    Extraits d'Entretiens imaginaires, Le festival permanent des mots, éditions Tarmac

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  • Quand je pense à la crise que nous traversons, moi et mes potes, je trouve qu’elle a le mérite d’être sincère. On ne peut pas nous reprocher le contraire. Bon, c’est vrai, il y en a pour qui ce passage obligé vers le monde des adultes est plus forcé que chez d’autres. Je pense à Arthur que cloper fait tousser et donc n’avale plus la fumée. En cours il la ramène tout le temps devant les profs simplement pour le plaisir de contrarier son monde. En revanche, une fois sorti du lycée il n’a rien d’un rebelle. Mais faut pas généraliser. Les adultes ont trop tendance à nous mettre tous dans le même sac. Se chercher, être perdu, vouloir comprendre absolument, ça passe forcément par des moments de découragement qui se traduisent par des coups de gueule intempestifs et des sentiments exagérés. Je sais tout ça. Le problème, c’est que je lutte constamment contre mes mauvais penchants dans le but un peu vain de ressembler à un adulte équilibré maîtrisant tout et donnant des leçons de morale à ses amis.

    Quand je me force à être comme tout le monde, je ne suis pas à l’aise. Lorsque je me laisse aller à ma vraie nature, je ne me sens pas accepté. La question que je me pose est la suivante : faut-il que j’endure encore longtemps la mise à l’écart que les autres me font subir ou est-ce que je dois à un moment ou à un autre capituler avec mon désir d’être moi-même pour ne plus être embêté et être enfin admis dans le cercle de mes semblables ? Si tel est le cas, cela signifie que je dois dès à présent changer de cap, me fondre dans la masse, me métamorphoser en quelqu’un de moins compliqué, de plus terre à terre, de moins intérieur et de plus indifférent aux mystères qui l’entourent. Si je comprends bien, dans un cas comme dans l’autre les efforts que j’ai fournis depuis que j’existe pour trouver ma voie n’ont servi à rien. J’entends par là qu’il y aura encore des compromis à opérer, des tirs à rectifier ou des parties de moi-même qu’il faudra ajuster au risque de voir l’ensemble du puzzle que je représente s’écrouler lamentablement.

    Je n’ai qu’un objectif : atteindre la plénitude afin d’être capable de m’adapter à toutes les situations, de comprendre le monde qui m’entoure dans le but ultime d’aimer et d’être aimé sans m’aliéner pour autant et perdre mon identité. Ma quête est sans doute trop exigeante, me dirait mon père. Pourtant même si on n’est pas toujours d’accord tous les deux, c’est à lui que je pense dans mes moments de détresse existentielle. Il m’accompagne en titillant mes certitudes, me fait hésiter alors que j’aurais besoin d’être encouragé. Il ignore qu’on maîtrise mal la contradiction, nous autres adolescents. En tout cas, on n’aime pas prendre un adulte en flagrant délit de ce côté-là. On aime les choses claires et nettes parce que nous-mêmes on est un peu comme des spectres perdus dans le noir.

    L’autre jour, en parlant avec Ben, nous en étions arrivés à évoquer les rêves que nous faisions la nuit. J’étais surpris de constater qu’à part l’activité de son inconscient il n’avait aucun rêve qui l’animait dans la vie de tous les jours. Il a dû chercher pendant des plombes pour en trouver un. Ça, ça me sidère par exemple. On dirait que les gens ne le touchent pas, qu’il sort avec des filles sans rien éprouver pour elles, même un petit peu, qu’il se fout de la politique. Le seul truc qui le branche, c’est le punk-rock et je crois que c’est pour ça qu’on est potes. Dès qu’il arrive chez lui, il télécharge des morceaux sur son PC toute la journée, mais uniquement de punk-rock et il n’a aucun rêve. Je ne sais pas, moi, il pourrait rêver d’être sur scène et d’interpréter la même musique que celle qui le fait vibrer, mais non. Il se contente de la compiler, de l’écouter et de me la faire découvrir quand il arrive à choper un nouveau groupe que personne ne connaît encore.

    Peut-être que je suis trop critique et qu’à force de voir les défauts des autres je ne sais plus très bien vers quel chemin me diriger, de peur de faire fausse route. Je me méfie des apparences. Les bonnes intentions sont suspectes pour moi. D’où me vient cette méfiance que je ne m’explique pas ? Le surplace de ma pensée me sidère. Comment faire pour qu’elle avance, qu’elle progresse et génère à son tour des idées nouvelles qui m’aideront à mieux vivre ? Si tous mes copains étaient comme moi, je ne m’inquiéterais pas, je me dirais, c’est normal ce qui m’arrive, ça passera avec le temps. Mais non, eux, même s’ils se cherchent encore, n’ont pas ce sentiment de ne pas avancer. Ils pensent plutôt qu’ils vont vite et qu’on n’arrive pas à les rattraper et ça les exaspère. Oui, je sais, ils ont un peu raison d’un certain côté. Ils trouvent dans la course qu’ils mènent un moyen de perdre les adultes et d’affirmer leur personnalité. Le problème c’est qu’ils ignorent encore que la ligne d’arrivée qu’ils envisagent d’atteindre le plus rapidement possible, ils ne la verront jamais. Elle reculera au fur et à mesure qu’ils s’en approcheront. L’illusion du bonheur c’est un peu comme ça que je me la représente. Comment vais-je poursuivre mon existence si tout autour de moi me rappelle que je serai seul quoique j’entreprenne ?

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