• Au fond (extrait)

    Je le retrouvais dans certains de mes cauchemars d’enfant ; il flottait là, près de moi, alors que je m’amusais dans l’eau à nager très vite vers une bouée que je n’arrivais jamais à atteindre. À la simple vue de sa présence, je me mettais à boire la tasse, il me tirait vers le fond avec lui et je me débattais mais il était plus fort que moi. Personne ne m’aidait ; les baigneurs semblaient être de son côté. Je faisais du surplace et quand j’étais vraiment trop fatigué, je me réveillais en sursaut, trempé de sueur, pleurant seul dans mon lit. 
    Dès que je refermais les yeux, il réapparaissait, le visage bleui et boursouflé par l’eau ingurgitée ; elle l’avait déjà défiguré. J’ai longtemps associé l’image du suicide à ce souvenir de noyade. Je ne pensais pas qu’un jour j’avancerais, à mon tour, sous la terre, comme ce drôle d’homme avait pu le faire cinquante ans auparavant, dans la Manche, lui, l’esprit vide et le cœur léger.
    Pour l’instant c’est l’inverse qui se produit pour moi : je me remplis d’images passées ; elles sont des balises flottantes pour ma fatigue et m’empêchent de fermer les yeux. Je me débats de tous mes membres dans le tourbillon de mes hésitations. Jusqu’au dernier moment, je serai poursuivi par le doute – d’avoir fait ou non le bon choix. J’étais pourtant convaincu du contraire en arrivant ici : que ma tâche serait facilitée par mon isolement. Je me voyais dépérir et oublier mes pensées. Il n’en est rien : l’insularité affine ma réflexion et amplifie mes sens. 
    La vie s’accroche à ce qui traîne au fond de moi de lumineux et de tenace et qui ne veut pas disparaître. Tant que ces particules gigoteront, j’aurai du mal à m’éteindre réellement. Je suis forcé d’apprendre à me taire sans y parvenir. La langue est bien plus qu’un outil de communication ; elle est la vie et ce jusqu’à mon dernier souffle. Sans personne, elle ne s’appauvrit pas mais s’enrichit de nuances jusque-là inconnues au contact du silence de la nuit. La langue est une couverture chauffante ; un prolongement de l’être. C’est contre elle qu’il va falloir que je me batte. On dirait qu’elle ne veut pas quitter mes songes. Une langue en train de mourir donne forcément naissance à un système de rechange. Je sais que celui que j’emploie pour me parler à moi-même est déjà différent de celui dont je me servais pour communiquer avec mon entourage : plus conventionnel grammatical impersonnel raisonnable et hypocrite. En un rien de temps, elle a perdu sa vraie fonction. Comme si la langue officielle n’attendait que cela : être détrônée par l’autre qu’elle porte en elle et qu’elle n’ose pas toujours laisser s’exprimer. (Extrait de Au fond)

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