• Dans le business

    Elle avait épousé le plus beau. Avait fait la fille la plus mignonne qui soit, avec des yeux violets, dès la naissance. Disait qu’elle était dans le business. Son père, un très riche industriel du nord de la France, renflouait mensuellement son compte bancaire. Des domestiques un peu partout dans la maison lui rendaient la vie plus douillette. Elle passait la majeure partie de son temps, à quarante ans, à faire du shopping en compagnie de sa mère. Se débrouillait toujours pour oublier sa carte bleue chez elle et alors au moment de payer, à la caisse, sa mère était obligée de lui offrir les tas de fringues qu’elle avait choisis dans les magasins, après des heures d’hésitation. S’exclamait à la fin de chaque dîner, Eh bien je suis contente que cette journée tire à sa fin : je suis exténuée. Son mari n’était jamais là, il était lui aussi dans le business, aimait-il à répéter. Chacun son business en fin de compte.  Des affaires invisibles : histoire de raconter quelque chose sur soi de compréhensible pour tout le monde. Comme il aimait les bateaux, il s’était offert un yacht qu’il laissait la plupart du temps à St Tropez. Il venait d’une famille de rentiers et prétendait qu’il ne pourrait jamais vivre sans son bateau. Ils avaient fait la première petite-fille de sa famille à elle, et de ce côté-là elle était rassurée. C’est ce qu’elle désirait au fond d’elle-même et ce dès l’instant où elle sut qu’ils allaient enfin vivre ensemble, non sans mal, et faire un bébé. Il ne faillait pas tarder : elle avait une sœur aînée et un frère cadet, eux, toujours sans enfants. Se faire griller là, sur le champ, aurait été une catastrophe pour son orgueil personnel. En ayant le premier ou la première de la famille, elle était sûre et certaine que ses parents le ou la gâteraient un maximum. Et cela se produisit comme prévu : elle était la première petite-fille que ses parents eurent, - in extremis - à être habillée en kenzo de la tête aux pieds. On trouvait que c’était le plus beau bébé du monde. Elle commencerait donc avec un avantage dans la vie. Sa mère n’aurait pas supporté de mettre au monde un enfant laid, prétendait-elle. C’était sa priorité, son obsession, elle n’avait que ce mot-là à la bouche quand on lui demandait si sa grossesse se passait bien.  Elle aurait pu parler d’autre chose, mais non.  Vers la fin, chaque nuit, quelques semaines avant son accouchement, elle rêvait qu’elle mettait au monde un monstre. Si bien qu’elle était convaincue que ça finirait par se produire. Elle avait déjà prévenu son entourage que si cela arrivait, elle accoucherait sous X. Tout le monde trouvait cela normal : dans la famille on ne badinait pas avec la beauté. Soit t’étais beau et t’étais sauvé, soit t’étais moche et bon à foutre à la poubelle. Elle se paralysait de partout, pourtant elle avait tout l’argent qu’elle voulait, et les domestiques et les quatre-quatre et le mari le plus beau et le yacht et la plus belle fille du monde. Ses douleurs, aucun médecin ne se les expliquait, et elle avait consulté tous les spécialistes de sa ville, psychiatres compris.

    Elle voulait connaître l’origine de ses douleurs. Comme elle n’y parvenait pas, elle suivit les conseils de sa mère - habituée depuis plus d’une trentaine d’années à se bourrer de barbituriques dissimulés dans l’armoire de sa chambre. Dès que sa pauvre fille avait fini une boîte, elle lui en dealait une autre en cachette - souvent quand elles faisaient leur shopping ensemble-, qu’elle planquait dans son dressing. Et elles avaient pris l’habitude de faire leurs petites affaires pendant que leur mari respectif ne se doutait de rien et poursuivait lui aussi les siennes de son côté.

    Elle passait son temps à geindre, à manger pour deux, à donner des ordres à ses domestiques, à bien habiller sa fille, à lui dire qu’elle était la plus belle, à prendre son temps pour tout, à pleurer quand sa mère ne pouvait venir avec elle pour leur shopping quotidien, à cracher sur les autres, ceux ordinaires qui, eux, n’étaient pas dans le business et par conséquent ne pouvaient pas savoir ce que c’était que de mener une vie aussi trépidante que la sienne.

    Son visage était souriant devant les inconnus, puis se fermait aussitôt la phase de séduction terminée. La salle de bains était la pièce de sa maison où elle séjournait le plus, en moyenne trois heures chaque matin. Plusieurs fois par jour, elle changeait de toilettes et forcément cela lui occasionnait des passages plus ou moins longs et répétés dans sa pièce préférée.

    Les habitudes étaient comme des bouées, elles lui permettaient de ne pas se noyer dans le vide. Son corps, même avec les fringues les plus chics qui soient, n’avait plus rien d’un corps. Il était là, imposant, tel un mur épais et triste construit depuis des années autour d’une âme perdue dans l’artifice des feux vite éteints dès l’apparition du jour. Elle prétendait qu’elle était dans le business, il n’y avait plus qu’à ce mensonge-là qu’elle voulait croire. Afin d’éviter de se sentir sombrer d’heure en heure un rictus au visage à la place d’un sourire.

    Il ne lui restait plus qu’à s’entêter dans la voie sans issue de la nuit à perte de vue, au risque d’ouvrir un jour les yeux et de s’écrouler pour de bon.

     

     

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