• Des militaires japonais aux colons français

    Il paraît que certains prisonniers japonais passaient leur captivité à construire mentalement leur maison. Chaque pièce y passait ; était mesurée au centimètre près et agencée selon les goûts de ses concepteurs. Le jardin, avec ses arbres et ses fleurs, avait lui aussi une place importante dans la construction mentale de leur univers. Sans doute, parce qu’au Japon, la forêt et la montagne très présentes sur ses îles y étaient pressenties comme bientôt éliminées de la surface de leurs terres, au profit d’une urbanisation croissante des années plus tard. Imaginer son jardin personnel était pour eux un moyen comme un autre de prolonger le  contact idéalisé avec la nature qui leur manquait.

      Ces Japonais racontèrent qu’ils ressentirent une grande frustration à leur sortie de prison : leurs plans ne virent pas le jour et restèrent à l’état d’échafaudage mental longtemps gravés dans leur mémoire.

    D’autres, moins nombreux ceux-ci, souffrirent - d’après les dires d’un ami plus âgé qui avait passé une grande partie de son enfance au Vietnam  - de la liberté retrouvée. Leurs combinaisons architecturales et leurs agencements mobiliers tombaient à l’eau et ne voulaient plus rien dire à la lumière du jour. Leurs constructions imaginaires étaient des châteaux de cartes : ils dégringolaient au contact de la liberté. La plupart d’entre eux regrettèrent la prison. Le paradis domestique dont ils avaient tant rêvé dans leur geôle de guerre resta pour beaucoup au stade de fantasme autistique. Certains – de ceux qui construisirent leur maison dans leur tête – se suicidèrent une fois libérés. Le reste s’endetta sur plusieurs générations pour accéder à la propriété d’un malheureux appartement, à peine suffisant pour y loger un couple et sa progéniture.

    Maintenant, les petits-enfants de ces familles nipponnes sont devenus des emmurés ; prisonniers d’un autre genre : du monde virtuel les ayant contraint à ne plus sortir de chez eux ; à tout contrôler de leur ordinateur et à aimer à distance. La peur de la violence urbaine et la crainte de la solitude sont liées chez ces jeunes.

     

    Je me surprends à me remémorer des souvenirs que je croyais anecdotiques, voire effacés. Ce Jean Carpani avait vécu au Vietnam avec sa famille. Je ne l’ai pas souvent côtoyé et pourtant ses récits m’ont longtemps impressionné. Il parlait peu à l’époque, mais avait l’habitude d’évoquer de temps en temps les souvenirs de son enfance à Saïgon. Cette ville lui avait toujours manqué, disait-il. Il n’y retourna pourtant jamais, prétextant qu’il ne voulait pas trahir sa mémoire ; celle-ci devait rester intacte ; que la géographie était pour lui affective. Il avait appris le cantonais avec sa nourrisse chinoise et le parlait remarquablement bien, malgré les années passées en France sans l’avoir pratiqué, je veux dire sérieusement, dans des conversations approfondies, avec des indigènes.

     

    Il me racontait aussi qu’il avait été marqué par la violence des militaires japonais à l’égard de la population civile lorsqu’il vivait au Vietnam, pendant la guerre. Plusieurs fois, il faillit mourir, à cause d’eux. C’étaient des illuminés et ils en voulaient aux enfants. Certains, appartenant à des familles de colons français, furent kidnappés et jamais rendus à leurs parents. 

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