• Dire que j'aurais pu l'avoir comme femme !

    Dire que j’aurais pu l’avoir comme femme !

     

    Heureusement que je n’ai pas épousé toutes les filles avec lesquelles je suis sorti, adolescent, sinon je ne sais pas ce que je serais devenu. Mais celle-là était particulière. Je m’en souviens encore comme si c’était hier et pourtant nous n’avions été ensemble que deux mois et notre histoire s’était limitée à des échanges de caresses et de baisers, rien de plus. Nous nous étions juré qu’un jour nous nous marierions et c’est sans doute pour cette raison que j’ai la chair de poule aujourd’hui quand je songe à ce qui lui est arrivé trente ans plus tard.

     

    Emmanuelle était dans la même classe que moi, au lycée Paul Claudel à Laon. Nous avions tous les deux choisi  la seconde A5 pour les langues vivantes et l’absence de mathématiques au Bac – au premier tour. Nous avions quinze ans elle et moi et nous nous étions plu dès le premier jour de la rentrée des classes. Mais nous n’étions sortis ensemble qu’en milieu d’année – lors d’une soirée organisée au bahut avec l’aide des profs de langues pour financer un voyage en Allemagne -, convaincus l’un et l’autre que nous n’étions pas faits l’un pour l’autre ou trop timides peut-être pour faire le premier pas.

     

    C’est Henri, mon beau-frère – et ami d’enfance - qui m’a appris la nouvelle au téléphone et il a cru bon m’appeler aussitôt parce qu’il s’est souvenu que j’étais sorti avec Emmanuelle et que j’aimais bien savoir ce que devenaient les gens de ma région natale et des alentours. C’est le seul qui soit resté dans l’Aisne avec ma sœur qu’il a épousée bien après. Grâce à lui j’ai appris que Philippe travaillait dans le cinéma – il avait été dans ma classe en seconde A5 au lycée Claudel - ; que Virginie avait eu un grave accident de voiture l’été dernier – elle faisait partie des gens qui sortaient avec nous le week-end- ; que madame Mercier – l’institutrice dont j’étais tombé amoureux à six ans – était morte d’un cancer ; que la famille Libert – propre sur elle - était en prison pour escroquerie et association de malfaiteurs ; que la municipalité historiquement communiste – et grâce à laquelle j’étais allé dix jours en sport d’hiver à l’école primaire pour la modique somme de cent francs ( quinze euros ) - était passée à droite et que le maire actuel trempait dans de sombres histoires de blanchiment d’argent.

     

    À la fin elle ne sortait même plus de chez elle, m’avait-il dit. Elle était restée cloîtrée entre ses quatre murs, avec des sacs poubelle remplis d’ordures ménagères entassés les uns sur les autres jusqu’en haut du plafond de la cuisine. Il paraît que c’était une vraie puanteur là-dedans : tout était resté à l’abandon depuis des semaines apparemment. Il n’a pas su m’en dire plus, seulement que ça ressemblait à un taudis malfamé.

    Quand les gens ont su, ils ont cru qu’il s’agissait là d’une farce de mauvais goût. C’était une institutrice tellement consciencieuse. D’après les dires, elle aidait les gamins en difficulté, le soir, bénévolement ; elle les gardait une heure de plus dans sa classe. Son obsession c’était vraiment qu’ils arrivent en Sixième sans retard, qu’ils puissent suivre comme les autres, au moins en lecture. Elle était tellement dévouée, humaine, serviable que c’est impensable ce qui s’est passé, avait-il ajouté.

    On s’était quand même un peu inquiété pendant les grandes vacances : on ne l’avait pas vue faire ses courses à l’épicerie du village. Après coup, on s’était dit qu’elle et son mari étaient certainement partis en voyage au bout du monde. Et puis c’est tout, les vacances sont passées comme ça. De toute manière on pensait tous qu’ils seraient là pour la rentrée des classes.

     

    J’en ai rêvé pendant plusieurs nuits de cette histoire. Henri avait eu connaissance des détails du fait divers par l’intermédiaire d’un copain qui, lui-même a eu l’information dans le journal. Ça faisait une page complète dans L’Union, le quotidien local. 

    (Extrait du recueil Nouvelles septentrionales, éditions du Zaporogue, en téléchargement gratuit, voir références dans la marge à droite, rubrique "Mes ebooks gratuits")   

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