• Du souvenir au regard des autres dans le noir

    Ses souvenirs de vacances bouchères, que deviendraient-ils au contact de sa vie d'adulte ? Cette question, bien que posée différemment par Thomas, avait la particularité de l'obséder. Arriverait-il à ne pas les oublier quand il serait plus grand ? Ou ne retiendrait-il qu'une partie de son existence passée ?

    Dès qu'il vivait un instant exceptionnel, il voulait qu'il reste dans sa mémoire. Les bons souvenirs devaient tuer le désespoir des moments présents, les effrayants, comme c'était à chaque fois le cas dès qu’il se mettait à penser à la vie d'adulte qu'il mènerait un jour. Il était persuadé année après année – car cette angoisse de grandir, il l'éprouvait depuis l'âge de six, sept ans - qu'il aurait une vie tourmentée.

    Il ignorait encore, qu'au contraire, il fallait être optimiste et se dire que plus on regardait loin devant soi en menant sa vie avec recul et espoir, plus on vivait vieux avec la sensation constante d'être éternellement jeune. Il ne savait pas qu'il allait connaître des moments beaucoup plus intenses que ses petits plaisirs d'enfant auxquels il attachait une trop grande importance et que l'enfance n'était pas si déterminante qu'on voulait le faire croire pour l’avenir d'un homme.

    Tout allait se jouer bien plus tard : lorsqu’il allait devoir choisir entre l’oubli de certains épisodes de son enfance et le souvenir obstinant d’une autre partie d’entre eux afin de mieux vivre avec et de continuer à grandir grâce à eux.

    Il allait devoir choisir, comme tous ceux qui atteignent l'âge adulte, entre la poursuite d'une quête personnelle et le douillet renoncement à celle-ci.

    Il allait devoir choisir entre l'appel de l’exil vers des terres inconnues et la vie sédentaire dans sa région natale.

    Il allait devoir choisir entre le rêve pondant des fables merveilleuses et la mort en train de crépiter dans l'âtre du doux salon de sa future demeure.

    Il allait devoir choisir entre le cynisme et la susceptibilité.

    Il allait devoir choisir entre la liberté et l'aliénation inconsciente.

    Il allait devoir choisir entre la sereine modestie et l’imposture mégalomaniaque.

    Il allait devoir choisir entre ceux qui l'aiment vraiment et les autres qui font semblant.

    Il allait devoir choisir entre l'insatisfaction perfectionniste et le bonheur déguisé.

    Il allait devoir choisir entre la pudeur et l'ostentation.

    Il allait devoir choisir entre son petit monde et tout ce qui l'entoure.

    Il allait devoir choisir entre la lumière qu'il n'allumerait jamais et la lune brillant en permanence au-dessus de sa tête.

    Il allait devoir choisir entre les lamentations pour un rien et le silence jusqu'au bout.

    Il allait devoir choisir entre les paillettes et la sobriété.

    Il allait devoir choisir entre le verdict sans appel du miroir et le labyrinthe dans lequel il se perdrait quoi qu'il fît.

     

    Il allait devoir choisir entre la conviction personnelle et le regard des autres dans le noir.

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