• En équilibre constant 38

    - Tous les autres ont soit disparu ou déménagé. Peut-être que ça a adouci son caractère de se retrouver seule, sans personne à qui parler.

    -  Tu veux dire qu’elle regrette d’avoir été méchante avec maman et qu’en s’attachant à moi, elle voudrait faire revenir l’amour qu’elle ne lui a jamais donné ?

    - Peut-être. Tu sais les gens en vieillissant, ils changent un peu, parfois. Même si l’amour qu’ils n’ont pas réussi à offrir à leurs enfants ils ne pourront jamais leur donner avec les années passées, ils essaient, quand ils ont des regrets, de trouver quelqu’un capable de recevoir les miettes de leurs bons sentiments coincées dans leur cœur. Ça soulage leur bonne conscience et ça les déculpabilise un peu.

    - T’es dur, papa, avec mémé !

    - Je ne lui pardonnerai jamais ce qu’elle a fait subir à ta mère.

    - Tu crois que c’est elle la vraie responsable de son suicide ?

    - On ne le saura jamais, Guillaume.

    - Tu penses que l’impatience ça se soigne comment ?

    - Avec le temps et les claques qu’on prend, on finit par être moins nerveux, plus posé, moins en attente de je ne sais quoi qui tomberait comme ça du ciel ou de je ne sais où et qui nous rendrait plus sereins. L’impatience, puisque tu me questionnes à nouveau là-dessus, va de paire avec l’angoisse de la mort.

    - Je ne comprends pas…

    - En étant impatient de vivre des jours meilleurs, on oublie qu’on est mortels. La patience est synonyme de pondération qui elle-même nous rend clairvoyants et beaucoup plus profonds.

    - Tu veux dire que les gens impatients sont superficiels ?

    - Non pas vraiment, mais ce que je veux dire c’est qu’en s’éparpillant, on s’épuise et à la fin on n’a plus assez d’énergie pour garder un regard optimiste sur l’avenir. Sinon, on est fatigués et désabusés, et ça c’est plus de la patience. C’est l’état précèdant la sagesse, la patience dont je te parle. Quand je repense à toutes ces conneries du passé, j’ai honte de moi-même, je me sens coupable d’avoir joué une comédie, d’avoir été un autre sans scrupule, trop tourné sur moi-même et mes histoires de séduction à la con. Tu ne peux pas savoir comme la vie est différente lorsqu’on n’a plus de cinéma à jouer, quand on a plus à prouver quoi que ce soit aux autres. Tu veux que je t’avoue quelque chose, Guillaume, quelque chose que je n’ai jamais dit à personne, ni même à Sophie ?

    - Oui.

     

    - Un moment donné, juste après la mort de ta mère, j’ai pensé que je n’étais pas fait pour vivre avec quelqu’un, que je me mentais à moi-même, que je devais rester seul, que je n’apportais que des soucis aux femmes, que je ne savais pas les choisir, que je prenais trop à la légère leurs sentiments et que moi je profitais de l’occasion pour n’en faire qu’à ma tête. Alors devant ce triste constat, j’ai voulu, moi aussi mettre fin à mes jours, mais c’était un désir hésitant, pas vraiment affirmé. Il y a des jours où je pensais que j’avais raté ma vie et j’en voulais bêtement à mes parents de m’avoir mis au monde. Puis, ça passait et ce, grâce au dessin. Puis, ça revenait, mes histoires de remords de pas avoir su être un bon compagnon et mes idées noires avec, dès que j’étais en panne d’inspiration. C’était pire quand je n’arrivais pas à créer. Tu ne peux pas savoir. Je me sentais vraiment inutile et je pensais à toutes mes conneries. Ça n’arrangeait pas les choses, forcément. Et puis, c’est vrai, toi, t’avais rien à voir là-dedans. Toi, t’étais déjà orphelin de mère, t’allais pas l’être aussi de père, c’était pas possible. Il me restait suffisamment de fierté pour ne pas céder à la tentation du suicide. Je ne te cache pas que ça a été très difficile pour moi. D’ailleurs mes BD de l’époque étaient assez noires, si tu te souviens bien. 

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  • Commentaires

    1
    Mardi 4 Octobre 2016 à 06:45

    A l'époque d'une certaine maladie, j'ai aussi souvent pensé au suicide, mais l'idée de mes enfants et de ma femme me tenait bien trop en état d'amour et de vie. Il était impossible de franchir ce pas, et ce fut heureux !

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