• Le linge et la mer (épisode n°6)

     

    Nous marchons au ralenti et cela m’aide à trouver une sorte de synchronisation secrète et amoureuse entre ses pas et les miens. Cette concordance forcée de nos démarches ressemble à celles des soldats quand ils défilent, en plus lent bien sûr. J'aimerais m’accrocher à ses enjambées le plus longtemps possible tout en ignorant où elles me conduiront.

    La progression des vagues et l'écume effervescente qu'elles vomissent sous nos yeux mangent goulûment nos pas derrière nous. Devant, il n'y a pas d'horizon : que des maisons rendues minuscules à cause de leur éloignement. L'étendue linéaire et infinie est sur notre gauche, bien droite et silencieuse tel un point allongé en train de nous surveiller ; un repère sans vagues ; un écho du lointain qui aurait du mal à parvenir jusqu'à nos oreilles d'amoureux malheureux, échoués là par hasard, suite à une terrible tempête.

    Soudain, nous nous arrêtons. Véronique se tourne vers le large et mon bras suit le pivotement de ses épaules. Elle doit avoir froid en jupe : le duvet de ses jambes est dressé sur sa peau blanche. Nous sommes face à l'océan, je n'entends que le cri des mouettes et le ressac de la mer. Nos pieds s'enlisent légèrement. Si nous restons plus longtemps, nous serons touchés par l’écume, l'eau, les morceaux de bois flottants et les algues mortes.

    - C'est drôle de venir ici sans se baigner, non ?

    - J'aurais préféré nager un peu plutôt que de marcher sans savoir que faire.

    - Mais on fait quelque chose ensemble !

    - On n'arrête pas de s'engueuler.

    - Ici, c'est impossible de s'engueuler.

    - Je ne sais pas si c'est l'endroit idéal pour oublier.

    Qu'est-ce qu'elle veut dire par là ? Oublier ce que je lui ai dit ? Oublier toutes nos querelles d'enfants ? Oublier que nous serions malheureux l'un sans l'autre ? Oublier toutes les larmes qu’elle a déjà versées à cause de moi ? Oublier la froideur du vent sur ses jambes ?

     

    Je n'ose pas lui demander ce qu'elle veut dire par oublier. Je reste devant la mer comme une mécanique pensante ; elle est sous mon bras plus mystérieuse que l'océan à mes côtés. Je n'arrive pas à saisir ce qui la rend si triste. Ce n'est pas possible qu'elle me reproche toujours quelque chose et qu'après elle soit la plus tendre et la plus amoureuse au lit ! Je fais de mon mieux, mais j'avoue, je suis parfois maladroit. Mais qu'est-ce qui est le plus important, à la fin, en amour ? Le présent ou le passé ?

     

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