• Le linge et la mer (épisode n°9)

     

    Je ne sens plus mon bras posé sur ses épaules ; la crampe l'a tétanisé. C'est comme s'il me manquait un lien entre ses épaules et moi. J'avance, plus par réflexe que par choix. La mer a déjà descendu de plusieurs centimètres. Nous voyons, sur le sable, la marque du retrait de l'océan. La plage est toute fraîche. La mer a  effacé l’empreinte de nos pas dans le sable. C'est maintenant tout lisse, comme si rien ne s'était passé. Notre passage est déjà englouti. Un autre tapi est déroulé. Doucement, les coquillages dévalent la petite pente entourés d'algues bleu foncé. Quel étrange avalanche, pendant qu'à mes côtés, ma femme est en train de s'écrouler et que je ne réagis pas pour l'en empêcher ! Je croyais qu'il suffisait que nous nous aimions pour tout nous pardonner.

     

    Les piquets des parcs à moules sont maintenant visibles. La marée va très vite pour descendre et nous, nous sommes toujours là, assis à contempler le lent retrait de l’océan, au coeur d'un cycle immuable, spectateurs d'un repli naturel que l'horizon plaque contre lui avec la plus grande gentillesse. Je serre les épaules de Véronique tellement fortement contre le flanc de mon pectoral droit que je ne sais plus si je la sens ou non.

    Le vent s'est soudainement calmé et j’ai moins mal aux oreilles. Je serre, un peu plus fort, cette fois-ci, les épaules de mon épouse afin qu’elle réagisse. Elle ne peut pas rester insensible à ce qui se passe autour de nous. Elle a voulu qu’on vienne ici pour admirer le spectacle des marées ? Eh bien, c'est réussi. Maintenant j'aimerais qu'on arrête tout cela. La comédie a assez duré. Il faut que je l'embrasse. Elle n'attend que ça, sinon pourquoi est-ce que nous serions venus nous asseoir devant la mer ? L'océan qui bouge est propice aux désirs démesurés. Je suis sûr qu'elle a les mêmes pensées que moi, mais comme elle me fait la gueule, elle n'ose pas. Elle a trop d'amour propre pour céder à ses instincts sans réfléchir.

    Je ne sais pas si c'est parce que je l’ai trop serrée, mais je ne la sens plus. Effectivement, Véronique a disparu. Elle m'a quitté je ne sais pas quand. Pourtant je la tenais bien par les épaules. Je m’accrochais à elle. Je ne voulais pas qu'elle parte. Je n'y crois pas. Je n'ai pas dormi. J'ai seulement pensé à elle très fort, si fort que je croyais bien toucher ses épaules.

     

     

    La mer est loin. Je n'ai plus qu'à dormir ici en attendant qu'elle remonte jusqu'en haut de la butte - là où elle a arrêté son ascension tout à l'heure - et qu'elle dépose à mes pieds ma Véronique que j'aime.

     

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