• Le manuscrit

     

    Tu peux me faire toutes les critiques que tu veux, m’a-t-il dit le jour où il m'a confié son manuscrit pour que je le lise,  ce que je veux, c'est connaître ton avis. On a toujours été francs entre nous, n’est-ce pas ?

    J'avais tout noté sur une feuille. Je ne voulais rien oublier. Je vois encore sa tête. J'étais à ses côtés, mais il était ailleurs, les yeux rivés sur le détail de mes commentaires. Seuls les mots que j'avais écrits sur son livre comptaient. C'est la première fois que je l’ai vu m’adresser un sourire jaune. Et puis après, il m'a regardé un peu honteux, a marmonné entre ses dents une phrase que j'ai eu du mal à comprendre. Ça devait être quelque chose comme, C'est ton point de vue.

    Je n'ai jamais été aussi mal à l'aise avec lui. J'ai eu envie de le retenir, de m'expliquer. Mais impossible. Je suis resté comme ça, debout, interloqué. Sans doute, pensais-je, qu’en réagissant, mon intervention aurait ressemblé à une séance de rattrapage après la sentence. Comme si j'avais voulu qu’il me pardonne. Alors qu'en réalité, cela n’avait aucun rapport avec un quelconque sentiment de pitié à son égard. Il y avait des passages intéressants dans son récit, je ne les ai certainement pas assez mis en valeur dans ma critique. Je me suis trop étalé sur les défauts, je pensais franchement qu'on aurait eu le temps d'en discuter ensemble.

     

    Cela fait maintenant deux mois que je n'ai plus de nouvelles de Frank. À chaque fois que je lui téléphone, il me raccroche au nez. On a beau dire qu'un ami, c'est rien ; c'est moins important qu’une histoire d’amour, mais quand on perd son meilleur pote, c'est comme si on se forçait à oublier une partie de sa propre histoire. Je le connaissais depuis le collège. Pendant vingt-cinq ans, nous ne nous sommes jamais quittés. Nous avons commencé à écrire des poèmes chacun dans notre coin et nous nous les lisions mutuellement après les cours, quand j'allais le voir chez lui, ou qu'il venait à la maison.

    Des pages entières de son manuscrit viennent encore, la nuit, perturber mon sommeil. Elles m’empêchent de me rendormir quand elles traversent mes songes. Je n'aurais jamais dû lui avouer que son roman était mauvais. J'aurais dû être plus nuancé. Quand le téléphone sonne, j'espère toujours que c'est lui ; qu'il va me dire que tout cela ne rime à rien.

     

    Il y avait beaucoup d'adjectifs, certaines descriptions étaient trop longues, il aurait dû aller à l'essentiel, au lieu de se perdre dans de redoutables effets de phrase. Si seulement il avait pris la peine de m'écouter, je lui aurais expliqué que c’était un bon brouillon, un premier jet intéressant pour un futur roman réussi. Les qualités d'émotion étaient là. Lui aussi, un jour, avait sévèrement critiqué un de mes textes. Ça m’avait blessé à l’époque : je n’avais pas compris, j'ai encaissé mais je ne lui en ai pas voulu pour autant.

    Normalement un ami est quelqu'un qu'on a appris à connaître et avec qui on partage des goûts communs. Un ami est irremplaçable parce qu'il est lié au passé, et que son histoire on ne peut pas la changer. L'amitié c'est comme un ciment collant le présent au passé. Peut-être n’ai-je été pour lui qu’un simple ami parmi tant d’autres. Après tout je me suis certainement trompé. J'ai dû idéaliser un peu trop notre relation, et puis paf, un jour le couperet tombe et coupe net ce qu'on croyait acquis et sincère. À l’instar d’une tranche de jambon épais s'étalant de tout son poids sur la fine feuille en papier glacé que le charcutier tient dans sa main pour la peser et l'emballer, l'amitié est décapitée sans préavis, ni remords. Il ne reste alors que des grosses mouches tournant autour de la viande morte.

     Son roman commençait mal mais je me suis forcé à le lire jusqu’au bout. Quelques images me restent encore en mémoire, surtout celles où on voit son narrateur, âgé d’une cinquantaine d’années, seul, debout, sur un muret où il jouait et rêvait quand il était petit. Il y observe le village de son enfance et  soliloque sur le vide le séparant de ces années passées. Certains passages sont envoûtants et donnent le vertige. Il est toujours sur le point de se laisser tomber en avant, la tête la première, dans le gouffre des souvenirs obsédants. Et puis non, quelque chose le retient au dernier moment. En fait, son roman c'est ça : un combat journalier contre le désir de se laisser capturer par la beauté des songes et la volonté de rester éternellement au bord du puits de l'indécision contemplative.

    Et moi j’ai tout foutu en l’air avec mes critiques alors que je n'ai jamais rien écrit que des débuts de roman tous partis à la poubelle. Je ne garde rien de ce que je produis contrairement à Frank : il avait la manie de tout conserver, comme un écrivain, ou d'empiler dans des classeurs des articles, des lettres, des photos, des cartes postales, et des bouts de feuilles noircies de notes prises à la hâte. Le romancier a besoin de se rassurer.

     

     

    Avec le temps, mon souvenir passera et mes remords aussi. Bientôt cette histoire ne sera plus qu’un minuscule point perdu dans l'horizon de la mémoire ; une ombre vacillant au-dessus d'un mirage ; une voix aiguë qu'on entend mal dans la forêt ; un regard flottant à la surface de l’eau ; quelque chose que l’on sent mais qu'on ne parvient plus à identifier clairement.

    Jamais je n'aurais cru qu'il m'en aurait voulu au point de ne plus accepter de me revoir. Quelle idée de m’être pris pour un critique littéraire ! C'est sûrement cette prétention qu'il n'a pas supportée. Il aurait peut-être préféré que je lui parle plutôt d’home à homme que je lui présente froidement tel un prof sûr de lui une critique écrite. C’est vrai, c’était maladroit de ma part, j’ai cru sincèrement lui rendre service. Il a dû penser que la modestie ne m’étouffait pas alors que je n’avais pas à être aussi sévère : je n’avais pas fait mieux que lui, loin de là. 

    Je me demande pour qui je me prends : le manuscrit de son meilleur ami ne peut pas être nul à ce point. On retrouve tous un peu de sa propre sensibilité dans celle de ses copains. Donc forcément, son texte ne m’a pas laissé complètement indifférent. Jamais il n'a voulu m’en montrer une seule page tant qu’il n’était pas totalement achevé. Il en parlait régulièrement. Ça me démangeait de le lire : son histoire avait l'air intéressante. 

    Peut-être que comme je lui répétais que j’adorais ses nouvelles, il a été surpris, voire vexé, de m’entendre lui annoncer que son roman, lui, ne me plaisait pas trop. On y retrouvait pourtant bien son style, ses obsessions d'écrivain, mais la longueur l'a déstabilisé. Il s'est perdu dans des effets romanesques trop calculés. Il aurait suffi de peu de choses, et son texte m'aurait certainement plu. Il y cumulait tous ses défauts, agaçants à la longue : grandiloquence lyrique, verbiage halluciné et phraséologie surréaliste. D’ailleurs lui-même a dû se rendre compte que quelque chose n’allait pas : à la fin son récit redevenait plus émouvant. Dommage qu’il ne s’en soit aperçu que dans les deux dernières pages.

     

    Je n'arrête pas de me dire que ce n'est rien, que s'il ne veut plus me voir c'est qu’en réalité ce n'était pas un vrai pote. Après tant d'années passées ensemble et de complicité partagée, je sens quand même une boule au fond de la gorge à chaque fois que je pense à notre amitié. Je suis comme son personnage quand il se remémore son enfance, debout en haut du muret.

    Il prétendait qu'il écrivait pour ne plus être insignifiant et qu'il y avait dans l'écriture de tout auteur l'expression de l'autre qu'il ne sera jamais. Il n'y a rien de pire qu'un livre raté. C'est la plus grande catastrophe qu'un écrivain puisse vivre : il se rend compte que ce à quoi il aspire n'est qu'une illusion de plus dans sa médiocre existence.

    Je me demande s'il va continuer à écrire après mes critiques. Je crois qu' au fond il est vraiment fait pour cela. Il lui manque encore la modestie créatrice des grands auteurs. À mon avis, il n'a pas encore compris qu'écrire c'était apprendre à taire ses aboiements enfiévrés d'homme déterminé. Ses plus beaux écrits sont ceux dans lesquels le contraste n'a pas besoin d'être mis en lumière : il se suffit à lui-même ; l’éclairage, le lecteur le trouve naturellement.

     

    Je me sens sale et bon à rien. J'aurais dû m'y prendre autrement. Ma gorge se resserre et je suis comme un idiot en train de pleurer sur mon sort. Je ne vois plus que son sourire jaune dès que je songe à lui. J'ai oublié son vrai visage. Il est dans un brouillard, prisonnier d'un rictus morbide. On dirait une scène célèbre d'un film fantastique dont j'ai oublié le titre. Mon ami me hante, et tout ce qui est lié à lui de près ou de loin me fait frissonner d'angoisse.

     

    J'ai l'impression que Franck n'a jamais existé, que nos souvenirs ne sont que des rêves nostalgiques, morts à la lumière de la réalité. Je crois que je n'ai jamais eu d'ami au nom de Frank. C'est bien ça le problème.

     

     

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