• Les rainettes

    LES RAINETTES

     

    Mais aussi parfois penser à des voyages que j’ai faits n’apporte rien au plaisir de revenir dans ces mêmes endroits avec les sentiments diffus d’antan qui m’accompagnaient et que je voudrais éclaircir de toutes mes forces. Cette recherche de l’exactitude m’entraîne vers d’autres lieux que je décris sans savoir pourquoi. L’accumulation de ces incertitudes à éclaircir donne naissance à des histoires, des fragments que j’essaie de rassembler. La part de moi-même, je veux dire de mon existence vécue, dans ce travail de collage, est prépondérante. Je dirais que le ciment est le liant le plus autobiographique qui soit dans ma fiction. C’est grâce à lui que je redresse, je cale, je fortifie, je lisse l’ensemble afin qu’il paraisse le plus vraisemblable possible. Le reste n’est qu’illusion que je suis fier d’avoir mis en place avec les petits moyens du bord de mon vide. Sans doute cette fascination pour les constructions bien réalisées vient-elle de mon admiration, petit, pour les prestidigitateurs en tout genre. Jouer avec l’illusion du réel était pour moi une façon comme une autre d’imposer son pouvoir, de prouver sa force, de séduire rien qu’avec ses mains des milliers de gens non dupes et pourtant émus à chaque fois par le résultat toujours inattendu du numéro.

    Je me sens à nouveau obligé de revenir sur ces années d’errance que je m’applique à décortiquer dans tous les sens. Oui, pour moi l’enfance est une période semblable à un long couloir parcouru par une ombre dans une maison hantée. Les êtres qu’elle y croise sont tous mystérieux, ils fascinent et effraient en même temps. Ce qui était perçu comme fabuleux à cet âge peu avancé de la vie devient insignifiant à la lumière des rides perçantes et des cheveux blancs. En revanche, les détails sur lesquels glissait mon attention d’enfant tracassé sont maintenant des coquillages que je triture dans tous les sens parce qu’ils ressemblent à des pierres magiques parlant à mon désir de comprendre. Je cherche à saisir leur langue et c’est la progression de cette recherche qu’inlassablement je retrace dans mes textes.

     

    Les grenouilles grimpant au mur de la salle à manger de notre maison forestière avaient une beauté verte. Leur ascension a à voir avec mon travail d’écrivain. Lentement, lentement, elles auraient pu monter jusqu’au plafond et d’un seul coup tomber sur le dos et mourir peut-être devant mes yeux d’enfant en short. Je les en empêchais : je voulais qu’elles et moi nous restions amis pour la vie.

    Après leur fantastique escalade, je les replaçais précieusement dans mon jardin, à l’intérieur d’un minuscule enclos pour animaux récupérés dans la forêt. Je me rends compte que je m’y prends de la même manière aujourd’hui avec les phrases grimpantes, non pas à la verticale, mais à l’horizontale, sur des lignes invisibles et que mon écran me pousse chaque jour à remplir.

     

    C’est bien plus tard que j’ai su que ces tendres batraciens s’appellent des rainettes. Et je revois encore le papier peint à grosses fleurs de la salle à manger sous leur ventre froid. Leurs quatre pattes ventousées escaladant à l’allure d’un koala la surface plane du mur gauche de la salle à manger m’hypnotisaient. Coincé entre deux peurs : celle que ma mère me voie en train de faire grimper une rainette le plus haut possible sur le mur de la salle à manger, et celle d’assister en direct à la chute de la grenouille verte, je poursuivais toutefois contrarié mes observations quasi microscopiques de leurs ascensions. Même si je plaçais mes mains sous elle et que j’expliquais à ma mère que ces bêtes-là étaient propres, qu’elles ne saliraient pas le beau papier peint tout neuf de la salle à manger, j’appréhendais ces séances d’escalade que je menais de manière clandestine, quand ma mère était occupée à la cuisine, ou qu’elle faisait du rangement dans les chambres.

    La question que je me pose et à laquelle je suis incapable de répondre, c’est : pourquoi n’allais-je pas continuer mes expériences dans un lieu plus retiré, moins exposé à la vue de ma famille ?

    La réponse à cette question – parce qu’il faut tenter de répondre aux questions que l’on se pose, bien qu’on ne soit pas certain des réponses données - est le début d’une histoire que peut-être je dois écrire et développer. Voilà comment naît la fiction chez moi, à partir d’interrogations auxquelles je m’oblige à répondre. Cette liberté d’épiloguer à l’infini sur des suppositions ressemble au sentiment de légèreté que j’éprouve en skiant seul au milieu de la nature. Le vent a sur mon visage le même effet cinglant que l’écran blanc du matin au contact de mon plaisir de découvrir vers quelle direction mon intuition me conduira.

    Les bosses intérieures je me les prends de plein fouet quand aveuglé par la descente que je vois venir j’en oublie de faire attention. Retomber sur ses pieds devient une obsession, mais se produit rarement. La plupart du temps, il faut composer avec les blessures, les maux, les cassures, les claudications, attendre que tout se remette en place pour tenter une autre pente à dévaler. Si tout se passe sans problème, une part de moi cherche un risque à courir, histoire d’avoir le sentiment que créer c’est aussi se mettre en danger.

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