• Mon meilleur ami vient de mourir

     

    Encore une fois, je m’aperçois qu’on n’est pas toujours sincères entre amis : on a une image à entretenir. Même si on s’avoue des choses vraies entre nous, on en oublie parfois certaines autres : elles pourraient nous faire passer pour celui qu’on ne voudra jamais être. 
    Étions-nous ensemble - je veux dire entre amis - les hommes que nous sommes devenus dans notre intimité avec les femmes ? J’en doute. Beaucoup de nos paroles avaient déjà, à cette époque de nos célibats respectifs, des relents d’angoisse, ponctués, derrière nos fous rires contagieux, d’idéaux sans nom. 
    Nous avons toujours évité que le ciel nous tombe sur la tête en bravant à tue-tête le monde des étoiles et la vie des contraintes. Nous n’avions que le mot liberté à la bouche. Je me demande ce qu’il veut dire maintenant que Fabrice et Pierre sont morts. Faut-il être trop libre pour se sentir prisonnier ?
    Rien ne pourra jamais remplacer la légèreté de nos réunions improvisées. Seuls les amis nous aident à voir ce que nous ignorons de nous-mêmes. Leurs regards sur nos vies dépassent les limites du visible. Ils perçoivent très bien au-delà des apparences une existence qu’ils inventent. C’est le moment magique de la convivialité : elle transforme les mots tus en éloquence véhémente et capricieuse et cherche dans l’échange un peu de complaisance, d’affection et de tendresse que l’on n’avouera jamais entre nous. C’est la différence avec l’amour. En amitié, on n’attend rien de l’autre. On se quitte sans savoir qu’on le fait. On se manque mutuellement sans jamais se le dire en face. On continue à vivre en oubliant ce qui jadis nous unissait. Et on laisse l’absence creuser un trou dans nos vies sans trop y prêter attention. 
    Plus rien ne sera jamais comme avant, depuis que je sais maintenant que nos rires bêtes, nos rêves fous, nos secrets d’adolescents, nos fantasmes inavouables, nos idées farfelues, nos blagues incompréhensibles, nos bouffes interminables, nos jeux débiles, nos voyages imaginaires, nos périples abracadabrants, nos fêtes nocturnes, nos femmes épisodiques, nos amours inaccessibles, nos musiques électriques, nos chansons inconnues, nos coups de gueule utopiques et nos beuveries décadentes ont un parfum de mort que le souvenir accentue sournoisement.

     

     

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  • Commentaires

    1
    Jeudi 1er Décembre 2016 à 06:49

    J'ai un ami depuis l'école maternelle. C'est parfois difficile, bien des choses nous séparent, mais le si peu que nous partageons est solide comme un fil pas encore inventé !

      • Jeudi 1er Décembre 2016 à 07:21

        Oui, c'est rare une amitié aussi forte !

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