• Presque imperceptibles

    PRESQUE IMPERCEPTIBLES

     

     

    Ils arrivèrent à la plage à cinq : le père, la mère, l’aîné des deux fils, dix, onze ans ; le benjamin , six, sept ans et une adolescente présentant toutes les caractéristiques de la cousine de quatorze, quinze ans. Chacun portait des vêtements qu’on aurait dit neufs, spécialement conçus pour leurs vacances à la mer. Chemisettes,  casquettes, mocassins et shorts Ralph Lauren pour les gars ; les femmes, elles, ressemblaient à des tops modèles juste après leurs séances de défilé devant la presse. Sous leur large chapeau chic, elles avaient du mal à  avoir le même déhanchement que devant les flashes des photographes spécialement venus pour la nouvelle collection printemps été. Cela dit elles avaient une belle allure que tout le monde remarqua. Le sable empêche un peu ce que les planches et les talons permettent. Ils mirent du temps à trouver l’endroit idoine. Le père remettait sans cesse sa mèche en place pendant que ses fils – coiffés de la même manière que leur père - commençaient à montrer des signes d’impatience, mais presque imperceptibles. Une fois l’emplacement trouvé - dans un calme olympien  - ils déroulèrent  leur natte de plage en respectant un intervalle entre chaque membre. Chacun avait son drap pour se déshabiller et enfiler son maillot de bain dernier cri. Ils avaient fait ça toute leur vie, c’était flagrant, même le petit de la bande s’y prenait comme un chef. Ils étaient si synchro qu’on aurait dit qu’ils réalisaient à cinq une flash mob sans musique, levaient la jambe gauche en même temps, puis la droite. Les femmes étaient un peu plus lentes : l’agrafage du haut de leur maillot de bain leur causait apparemment quelques soucis. Mais sans paroles, les gars attendaient les deux femmes avant d’ôter leur drap de bain. Il fallait qu’ils apparaissent  tous les cinq en même temps - et dans un effet chorégraphique – vêtus de leur maillot de bain respectif.

    Une fois assis sur leur natte, la fille sortit un paquet de chips de son sac en toile qu’elle ouvrit et tendit à l’aîné, puis au benjamin de la famille qui en prit une grosse poignée. Une fois servi, il se leva, se mit à gesticuler sans raison apparente – à moins qu’un excitant très puissant fût ajouté aux amuse-gueules le rendant euphorique - alors que les deux autres picoraient calmement dans le paquet en observant  l’océan d’un air rêveur et détaché. La mère, elle, était déjà allongée en plein soleil, pendant que le père consultait, la moue sérieuse, son portable. Tout cela dans le plus grand silence, à part les gesticulations du petit. La communication se passait sans parole. Le soleil lissait si bien les apparences que ce groupuscule – somme toute anodin - finissait par former un ensemble harmonieux, éduqué bien comme il faut, luisant et imperméable aux mouvements extérieurs de la plage.

     

    Puis pour une raison mystérieuse, le benjamin s’approcha de sa cousine et la gifla violemment. Elle ne dit rien, visiblement soumise et habituée aux colères intempestives de son petit cousin. Imperturbable, elle poursuivit en compagnie de son autre cousin à grignoter des chips dans son paquet. Le père et la mère restèrent de marbre, comme si rien ne s’était produit. Alors le petit attaqua à nouveau sa grande cousine, mais cette fois par derrière, en lui décrochant deux grands coups de poings dans le dos qui firent résonner sa cage thoracique toute frêle. Personne ne broncha. La mère était juste à côté en train de se faire dorer la pilule et le père de lire ses mails. Comme le petit commençait à s’énerver sérieusement contre sa cousine, toujours imperturbable, son père se leva, rangea son portable et se décida à aller se baigner sous les cris de son fils l’injuriant de tous les noms et surtout de n’avoir rien dans la tête et d’être un gros nul pourri. Mais le père ne réagit pas et le reste de la famille fit comme si de rien n’était. Au bout d’un certain temps, l’enfant dut arrêter tout seul ses injures : il était à court de vocabulaire.

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