• Quand la musique rêve

     

     

     

    La première partie de Tableaux d’une exposition de Moussorgsky lui paraît tellement différente. Et c’est pourtant bien celle-ci qu’il y avait en fond sonore tout à l’heure. Elle n’a pas changé de CD. Sa perception n’est plus celle que le plaisir de faire l’amour retire aux oreilles abasourdies par l’excitation du corps. Elle est maintenant en pleine possession de ses moyens et l’orchestre symphonique de Berlin vient de remplacer celui qui l’a aimée comme un fou il y a peu de temps pourtant et qui dort à présent à poings fermés.

    C’est son morceau préféré. Il le lui a passé pour qu’ils l’écoutent ensemble et qu’ils vibrent dessus tous les deux en s’aimant. Elle aussi a la chair de poule et comprend pourquoi cette musique lui tient tant à cœur. Ils viennent de se rejoindre dans la plus abstraite des communications que seule la musique peut permettre. Si seulement elle pouvait augmenter le volume. Elle ne veut pas le réveiller.

    Les mouvements s’enchaînent les uns aux autres dans la plus logique des liaisons musicales. Rien ne la surprend. Et pourtant elle est totalement néophyte. De manière progressive et lente, les hommes bleus se suivent sur leurs chameaux tels des ombres serpentant les collines ensoleillées du désert. C’est irréel et en même temps très visuel ce qu’elle ressent. Avec leurs longues tuniques bleues et leurs voiles posés sur leur tête, les Touaregs fixent un point qu’ils s’inventent pour avancer sans cesse et ne jamais désespérer. Elle les voit parcourir des kilomètres et des kilomètres de routes sablées sans jamais s’arrêter. Cette musique lui évoque persévérance et acharnement. Elle se sent emportée dans un tourbillon de visions incontrôlables et contradictoires.

     

    Il dort profondément ; elle a des frissons et voudrait qu’il se réveille pour qu’ensemble ils aient les mêmes émotions. Soudain, il se retourne brusquement, réveillé par le crescendo du morceau intitulé Bydlo. Le septième mouvement de la pièce. À chaque fois qu’il l’écoute, ce passage le transporte vers des hauteurs qui lui font voir la vie en minuscule. Il se sent grand et fort en même temps, aérien par-dessus tout. Le bruit des tambours du Ballet de poussins dans leurs coques le ramène sur terre. Plus la musique est forte, plus elle le trouve beau, gracieux et expressif. Ils vont très bien ensemble, la musique et lui. C’est la première fois qu’une telle remarque lui traverse l’esprit. L’exaltation des sens dope la perception des choses. Ils se serrent l’un contre l’autre. Leur nudité, dans la chambre chaude, est un tableau à elle seule, une allégorie du bonheur.

     

     

     

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