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    Chez eux, j’étais comme un roi. Les tourterelles me réveillaient tous les matins avec leurs roucoulements musicaux que j’interprétais comme l’annonce d’une journée ensoleillée. J’étais heureux ; je ne pensais jamais qu'un jour je deviendrais un adulte – contrairement à ce qui passait à la maison où j’étais obnubilé par cette crainte de grandir. Chez mes grands-parents, le soleil brillait toujours. Je me baladais torse nu du matin au soir. Je n'éprouvais aucune honte à exposer mes bourrelets, même si mon ventre tremblotait dès que je courais afin d’échapper aux Indiens. On m'appelait par mon prénom là-bas. J'aurais aimé aller à l'école dans le village de mes grands-parents : les jeunes indigènes de mon âge y étaient moins méchants ; ils me prenaient comme j'étais ; on s'écrivait le reste de l’année, après les grandes vacances. Nous nous rappelions les bêtises que nous avions faites ensemble, pendant l'été. Je relisais toutes mes lettres dix ou quinze fois avant de les ranger dans un album. C'étaient les seuls écrits que j'aimais lire, à part mon encyclopédie et mes livres de sciences naturelles. Je répondais toujours après mes quinze relectures et  le soir même l’enveloppe était prête à être postée. Eux, mettaient plus de temps. Je faisais pourtant exprès de poser des questions. Dès que j’entendais le facteur arriver, j'accourrais. C'était rare quand il y avait du courrier pour moi. Alors j'écrivais à nouveau. Ils me répondaient deux mois après. Pour eux, ce n'était peut-être pas important, les lettres. Pour moi, c’était différent.

    Longtemps je m’envoyai des missives complètement idiotes dans lesquelles je me demandais de mes nouvelles. Je reconnaissais tout de suite mon écriture dans la boîte aux lettres. Une fois que je l’avais entre les mains, le charme des correspondances disparaissait. Je me lassai de ces niaiseries assez tardivement dans mon enfance. Parfois, je trouvais que je n'étais pas net ; je me mettais à la place de ma sœur : ça ne devait pas être drôle tous les jours d’avoir un frère comme moi, de subir ses obsessions existentielles à longueur de temps. Je comprends qu'elle trouvait mes propositions de jeux pas très intéressantes. J'aurais tellement voulu m’amuser comme certains de  mes camarades paisiblement installés devant des pièces de puzzle avec une image à reconstruire ou assis sur le canapé à regarder pendant des heures les émissions pour enfants à la télé les mercredis après-midi. J'avais du mal à me concentrer plus de trente minutes sur une même occupation. Je me lassais assez vite des activités ludiques communément proposées aux enfants de mon âge : au bout d'un certain temps, mon esprit partait ailleurs et mes obsessions revenaient.

     

     

    Un jour, je fus soudain intrigué par les mamelles des vaches. Les voir comme ça, énormes, pendre nonchalamment sous leur ventre me donnèrent envie de les palper. Je n’arrêtais pas de les regarder tout en jouant et puis au bout d'un certain temps, je décrochai. Le jeu m’apparut soudain futile par rapport à ces fantastiques trayons. Mes amis n'auraient rien compris si en plein milieu d'une guerre sérieuse je leur avais dit,  Pouce, si on allait toucher le pis des vaches là-bas ? Ils m'auraient ri au nez. Je restai avec mon désir qui réapparut lorsqu’un troupeau passa devant la maison de ma grand-mère. Les fermiers les rentraient à l'étable de temps en temps. J'adorais voir se balancer leurs grosses poitrines que j'imaginais chaudes et douces. Sentir sous ma petite main potelée leurs mamelles bien fermes m'envahir d'un plaisir mystérieux resta un fantasme inavouable.

     

     

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    J'étais tellement peureux que je prenais un malin plaisir à effrayer les autres. Florence ne voulait plus que nous partagions la même chambre. Je lui racontais trop d'histoires insensées d'épouvante et de fantôme. Elle aurait préféré des contes de fées. Le sachant je commençais de manière angélique puis progressivement, c’était plus fort que moi, j’entraînais mon héros – et Florence par la même occasion - dans un monde où pullulaient des monstres inimaginables et d’affreux morts-vivants. C'était grotesque. Comment pouvait-elle croire des intrigues aussi abracadabrantes ? Si bien que je pensais qu'elle faisait semblant d'avoir peur. C'est pour cette raison que je poursuivais sans aucun remord.

    Mes rêves la choquaient. Ce qui m'aurait plu, c'est d'avoir un corps transparent. Elle trouvait cette idée répugnante. Je voulais comprendre ce qui nous faisait vivre à l'intérieur de nos carapaces humaines. Parler avec quelqu'un tout en regardant le travail qu’effectue son foie en pleine digestion ou observer son urine partir du rein à travers l'uretère jusqu'à la vessie, voilà qui m’aurait plu. Voir notre cage thoracique en direct, avec nos poumons et le coeur en perpétuel mouvement, il n’y aurait rien eu de plus passionnant dans la vie. J'en avais assez des planches approximatives que je trouvais dans les dictionnaires. Quant à mes livres de sciences naturelles, je les connaissais par coeur. Ils étaient pauvres en iconographies.

     

    On m’avait dit, en cours de biologie, que l’intérieur du corps humain était chaud. J’avais hâte de vérifier par moi-même cette information. J’en eus la confirmation avec ma grand-mère et les lapins qu’elle tuait une fois par mois. Dès qu’ils étaient dépecés et que leurs tripes pendaient, je les voyais fumer. J'aimais humer les entrailles de ces mammifères végétariens. Je raffolais d’odeurs indéfinissables. Ensuite, elle retirait le fiel du foie. C'était une opération délicate. Si malencontreusement, avec la pointe de son couteau elle perçait la petite poche verte, la bête était immangeable ; trop amère. Elle gardait toujours les peaux qu'elle vendait à un marchand qui passait régulièrement tous les mois en cyclomoteur en criant dans les rues, Peaux de lapin, peaux de lapin, peaux de lapin !  Les gens sortaient immédiatement et une fois achetées, il les mettait devant lui, sur son cyclomoteur, accrochées à un fil de fer.

    Dans le lapin, ce que je préférais manger, c'était le foie. Ça tombait bien, comme personne n’en voulait ! Je trouvais que c'était la viande la plus tendre qui fût. Ma mère me disait d’aller moins vite, qu'un jour j'aurais un ulcère à l'estomac comme tonton Gilbert. Sur le coup, cela me faisait réfléchir : je ne voulais pas avoir de problème de santé. Et au repas suivant, j’avais déjà oublié ses recommandations : je me goinfrais tel un cochon affamé. Mon père me répétait que j'avais un four à la place de la bouche. Le temps qu'il boive sa tasse de café, j'avais déjà fini mon grand bol de chocolat bouillant. Même si c’est vrai, ça me brûlait le gosier, je trouvais cette douleur normale. Je ne comprenais pas qu’il fût aussi lent pour venir à bout d’une malheureuse tasse de café, à peine chaud. Si j'avais eu le droit d'en boire, du café, je suis sûr que j'en aurais avalé vingt, le temps qu'il en prenne un seul.

     

    J'admirais mon grand-père : il mangeait son orange en une seule bouchée. Il ouvrait grand la bouche et y enfournait le fruit intégralement. Pas une seule goutte de jus ne suintait de ses commissures. Quelques mouvements de mâchoire lui suffisaient pour venir à bout de son met. Il était plus rapide que moi. J'essayai de le singer, un soir, mais avec une mandarine. Je faillis mourir. Elle était restée coincée dans mon oesophage.  Après être passé par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, mon grand-père comprit immédiatement ce qui venait de m’arriver : il m’attrapa par les jambes, me mit la tête en bas et me secoua vigoureusement. Avec ses grands doigts, il ôta la pulpe coincée dans ma gorge et je pus enfin recouvrer mes esprits. Il venait de me sauver la vie. Je m'en souviens encore. Mémère était blanche comme un linge. Elle me donna tous les bonbons que je voulais le reste des vacances passées chez eux en guise de pardon. Pépère, lui, s'était pris un sacré savon par ma grand-mère, Tu vois avec tes âneries, le gamin, il a voulu t’imiter quand d’une seule bouchée tu t’enfiles une orange, lui avait-elle lancé. Le pauvre, il n'y était pour rien. C'était de ma faute ; j'aurais dû réfléchir. Je crois que cette journée-là, j'eus une crise de foie tellement j'avais mangé de sucreries. Mémère en avait même racheté, au cas où.

     

     

     

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  • Les grands, dans la cour, m’appelaient Gros-Lard. Dès qu'ils me voyaient, ils se fichaient de moi. J'avais honte d'être gros. Ils étaient plus forts que moi. J’étais impuissant face à leurs moqueries.

    Petit à petit, je m’habituai à mon nouveau surnom. Au fond, je trouvais qu’il m’allait bien.

    J'avais toujours faim. Dès que ma mère n'était pas dans la cuisine, j'y allais et je m’enfilais en l’espace de quinze minutes la moitié d'une plaquette de chocolat. Je laissais fondre sous ma langue chaque carré. Je sentais ma salive enrober les morceaux et le goût du chocolat parfumer l’intégralité de ma bouche. Je les avalais quand ils étaient complètement fondus, jamais avant, et je recommençais ma dégustation jusqu'à ce que la demi-plaquette y passe. Je ne pouvais pas me concentrer sur deux choses à la fois. En général, quand je savourais le chocolat, je ne faisais rien d’autre. J'imaginais la lave noire rincer mon oesophage. J'arrêtais un peu et je laissais filer mes crachats en bas, dans la cour. Ils changeaient de la salive blanche dont j'avais l'habitude d’asperger les dalles. Au soleil, ils séchaient en formant de petites croûtes dont les fourmis raffolaient.

    Ensuite, j'allais embêter ma soeur avec sa poupée. Elle ne voulait jamais jouer avec moi. Elle disait que j’avais de drôles d’amusements. Pourtant, s'amuser à étouffer l'autre sous un gros édredon en plumes, était une occupation originale. J'allais trop loin à chaque fois ; elle faillit d’ailleurs mourir une fois, tellement je ne m'étais pas rendu compte que je l’avais un peu trop longtemps privée d’air.

    Florence finissait par pleurer, et moi je lui jurais que je ne recommencerais pas. Malheureusement mes promesses ne duraient pas : dix minutes plus tard je remettais ça ; un plaisir sadique me poussait à récidiver. J'avais besoin qu’on souffre autant que moi : je me posais des questions tordues sans réponse.

     Nos jeux d’enterrements étaient gentils. Nous nous rendions tête baissée à mon cimetière et c'était tout. Il n'y avait qu’à effectuer le signe de croix et c'était fini. Non, Florence en avait marre de mes jeux débiles. Elle trouvait qu'ils ne rimaient à rien ; que c'était toujours la même chose : moi dans le rôle du curé en train de réciter des prières imaginaires et elle qui devait simuler des pleurs pour les obsèques d’une mouche. Ainsi continuai-je à organiser mes cérémonies religieuses tout seul et à prononcer mes oraisons à voix basse, au fond du jardin.

     

    Pour varier un peu je proposais à Florence de déterrer les cercueils de mon cimetière mais elle ne voulait pas. Pour elle cela ne se faisait pas de déterrer des morts. Je pensais pour ma part qu’elle manquait de curiosité. Je retrouvais souvent mes boîtes complètement rongées par l'humidité avec parfois à l’intérieur un squelette bouffé par les vers. 

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    La première fois que nous étions allés en vacances, nous nous étions arrêtés – histoire de nous dégourdir les jambes – à la dune du Pilat. Je trouvai ces montagnes étrangement chimériques.

    Nous courûmes comme des fous ce jour-là, Florence et moi. Nous n’avions qu’une seule envie : partir très loin, dans un autre pays, nous envoler comme des oiseaux. Nous entendions notre mère crier nos noms derrière nous : elle craignait que l’on s’éloigne trop. Mon père, lui, était sagement assis et nous regardait nous amuser, un sourire aux lèvres. Il nous enviait, je crois. Nous étions heureux.

    Nous riions à ne plus pouvoir nous arrêter : nos rêves de liberté venaient d’avoir lieu simultanément. Nous nous étions serré la main si fortement que nous nous étions fait mal l’un et l’autre. Nos cheveux volaient au vent. Le sable cinglait nos visages. Nous nous enfoncions dans le sable, alors que nous rêvions de décoller. Nous montions et descendions les pentes aussi vite qu’un manège de fête foraine. Le goût acide du vomi était encore dans ma bouche.

    Jamais je ne courus autant en si peu de temps. Les dunes m'avaient transformé. Si seulement nous avions passé le reste de nos vacances au milieu de ces montagnes de sable !

    La mer n'était plus très loin, d'après mon père ; juste derrière. Mais nous, nous devions poursuivre encore quelques kilomètres au Sud, dans les Landes, à Biscarosse plus précisément. Et enfin nous verrions la mer au loin, grise ou bleue avec des rouleaux blancs qui n’en finiraient pas d’avancer, de disparaître et de se reformer au large comme par magie. Nous étions impatients Florence et moi. Nous sentions déjà l’océan rien qu'en l'imaginant.

     

    Lorsque nous le découvrîmes réellement, nous fûmes contents, mais sans plus. Il y avait une grande différence entre la mer de notre imagination et celle que nous avions en face de nous. Cela ne nous empêcha pas d'avoir un petit pincement au coeur lorsque nous quittâmes le terrain de camping quinze jours plus tard. Je revins avec – dans le coffre de la voiture -  un seau rempli de coquillages et d'étoiles de mer. Toute la famille dut se taper l’odeur nauséabonde de mes invertébrés en décomposition pendant le trajet du retour. Je fus encore plus malade qu'à l'aller, cette année-là. J'eus beau me convaincre que ce n’était que des émanations de marée, ce fut pire.

     

     

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    Le soir, quand j'allais me coucher, je pensais à tout ce qui m'attendrait une fois que j'aurais l'âge de mon père. Comment allais-je me débrouiller avec les factures à payer, les assurances à prévoir, les comptes bancaires à gérer, me souvenir de l’itinéraire pour les  vacances, l’été ? Cela me semblait hors de portée. J’avais tellement de mal avec les tables de multiplication, alors pour calculer un budget, je pensais que je n’y serais jamais parvenu. Je me perdrais forcément en voiture : je ne me souviendrais pas des routes à suivre ou à éviter et il me serait impossible de réparer la voiture comme papa. Au moindre problème, il ouvrait le capot, trifouillait dans le moteur et hop, elle repartait. Il en savait des choses ! Comment allais-je faire, moi ? Je me retournais et me retournais dans mon lit, transpirant d’angoisse. J'entendais la télévision à côté. Mes parents la regardaient, confortablement assis dans leur canapé. J'aurais tant voulu me glisser entre eux deux et ne plus penser à tout cela. J'étais trempé de sueur. J'avais peur de devenir adulte, de ne plus m'amuser et de ne plus avoir de temps pour regarder les bêtes. Je pleurais en silence dans ma chambre. Qu'aurais-je dit à ma mère ? J'ai peur parce que je pense à plus tard ? Elle ne m'aurait pas compris. J'avais moi-même du mal à saisir le motif réel de mon appréhension ; comment aurais-je pu l’expliquer à quelqu'un d'autre ?

    Le matin, au lever, après mes crises existentielles nocturnes, je me demandais pourquoi je m'étais mis dans des états pareils, la veille au soir. C'est comme si j'avais été à chaque fois victime d’un mauvais rêve.

     

    Je m'amusais souvent à faire venir abondamment la salive dans ma bouche. Le but était de tester ma résistance à l’inondation buccale. Je ne tenais pas très longtemps. Au bout de quelques minutes, le réflexe l'emportait sur la volonté.

    Ou alors j'essayais de ne plus respirer pour voir ce qu’on ressentait quand on était mort. Mais là aussi, en apnée j’étais très mauvais. Je reprenais mon souffle. Je suffoquais et le simple fait d’imaginer qu'une fois mort je n'aurais plus la possibilité de ventiler normalement, m’angoissait terriblement. 

     

    J’appréhendais les départs en vacances : j'étais malade en voiture. Mon envie de vomir était automatique. Dès que je m’asseyais dans notre vieille quatre cent quatre Peugeot, je sentais monter la nausée. J'imaginais les arrêts que nous allions devoir respecter avant d'arriver enfin à destination. J'étais déjà mal rien que d'y penser. Et puis, ce goût acide dans la bouche qui ne me quitterait pas du voyage même en buvant. Ni mes parents ni ma sœur n’étaient comme moi. Je les enviais. Que se passait-il à l'intérieur de mon corps pour que je sois à ce point nauséeux ? J'imaginais mes intestins, mon estomac et mon coeur. Ils m'obsédaient pendant tout le trajet. C'était à chaque fois un véritable périple anatomique. J'étais dans la voiture mais je visitais mes organes se cabrant tels des chevaux sauvages rétifs à tout dressage. Combien de fois ai-je crié, J'ai envie de vomir, faut s'arrêter ! J'attendais bien sûr la dernière seconde - quand la salive afflue et qu'elle ne demande qu'à jaillir hors de la bouche avec la bouillie fumante de l'estomac en compote. Tout en vomissant, j'avais la sensation que les veines de ma tête exploseraient. Je croyais que mon estomac sortirait par la bouche. Je pensais que j’allais éclater. Je remontais dans la voiture, soulagé, et mon envie reprenait une heure plus tard. Pendant ce temps, ma sœur chantait ; mon père était sérieux au volant et ma mère lui indiquait la prochaine direction à prendre. J’essayais de ne penser à rien et surtout pas à mon anatomie. C’était difficile. Le cachet que je prenais quelques minutes avant chaque départ ne changeait rien à mes malaises.

     

     

     

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