• Rêvasser est nécessaire (3)

     

     

    Je redoute la noyade, j’ai peur de couler, au contraire, et de me noyer dans le flot de l’action, si je devais en permanence être un homme actif. Je veux dire affairé, overbooké, toujours en train de bosser un dossier même tard le soir, en réunion ou dans son garage à bricoler sans cesse. Je n’ai pas choisi d’être celui que je suis. J’ose simplement assumer les limites de mes petites compétences. Grâce à elles je me focalise davantage sur ce que je suis capable d’entreprendre – mais j’ai mis du temps à me l’avouer - et j’essaie de faire de mon mieux, de restituer à ma manière ce qui me touche : seule preuve tangible d’existence pour moi. Je m’attache tant bien que mal à ces images que j’enregistre et ces paroles capturées au hasard du quotidien et avec lesquelles je compose un univers un peu plus précis de jour en jour. Vous me direz, ça doit être aussi fatiguant pour moi de désirer m’approprier le réel à tout prix sans être certain, à la fin, qu’il ne s’échappera pas à la dernière minute. C’est-à-dire au moment où justement je croyais le cerner comme il faut. Elle est là la stimulation, dans les fentes et les béances parfois laissées par l’incertitude des constructions. Et puis avec l’histoire que ma femme me raconta, je sus dès les premiers instants que j’avais enfin en ma possession tous les ingrédients d’une fable à écrire qui me titillait depuis longtemps. Cela tombait bien, je venais de terminer un court récit et ignorais encore le sujet du suivant.

    Sur le coup, je l’écoutai attentif, par amour pour sa voix et ce qui s’y rattache : sa bouche, ses yeux, ses mains, sa peau, son teint mat dans son pyjama blanc. Puis très vite, mon écoute amoureuse se transforma en envie pressante d’exploiter ce fait divers afin d’en créer quelque chose de littéraire. Je vois d’ici la tête du lecteur : il doit se dire qu’en réalité un écrivain n’est rien d’autre qu’un voleur de vies, un tricheur à toute épreuve, un rapace sans scrupule. J’imagine qu’il pense que nous n’inventons rien. Et il n’a pas tort, il n’a jamais tort le lecteur : c’est grâce à lui si nous existons, nous autres auteurs. Mais il n’a pas totalement raison non plus. Nous ne composons qu’avec les ingrédients secrets d’une petite cuisine interne que nous arrosons d’une sauce récoltée à droite à gauche. Tout part du réel. Je dois certainement en décevoir certains. Mais pour une fois, je voulais que les choses soient dites et qu’on arrête de me poser les mêmes questions sur l’origine de mes créations. L’imagination des auteurs est dépendante de leur vie amoureuse, sociale ou amicale. Et que sais-je encore : de leurs fantasmes, leurs rêves et cauchemars. Celui qui prétend le contraire est un menteur. C’est la première fois que je suis aussi sincère avec mon lecteur et peut-être que cette sincérité va en dégoûter plus d’un. Je sais qu’écrire c’est prendre un risque et j’assume celui-ci de A à Z.

     

     

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  • Commentaires

    1
    Lundi 9 Janvier à 14:40

    Mieux vaut

    la tête dans le guidon

    ou

    un petit vélo dans la tête ?

    ;-) MCDem (Murielle Compère-Demarcy)

    2
    Lundi 9 Janvier à 14:45

    Ah les interstices délicieux des constructions amovibles

    & des aléas combinatoires !

    Pas loin de chez moi s'est dressé depuis quelques années "Un chantier d'archéologie expérimental". Chaque fois je fais le lien, viacette désignation, avec le chantier de l'écriture, après une première pensée vers l'oeuvre des surréalistes.

    Ecrire : bousculer les certitudes !

     

     

    3
    Lundi 9 Janvier à 14:49

    Oui, ainsi les brèves de comptoir, les bistrots, les estaminets, entre autres lieux, purent inspirer de grands écrivains comme Blondin... Alors l'écrivain chipent des idées au passage mais les transfigure par le style, LE style, SON style. Et là est tout le risque, dans la fragile fermeté de son style... dans zone / sur réel : tectonique.

     

    ;-) Murielle (MCDem.)

         Compère-Demarcy.

     

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