• Rêvasser est nécessaire (5)

    Avec cette nouvelle histoire qu’elle me raconta j’allais pouvoir prendre ma revanche, d’un certain côté. Toujours des comptes à rendre à cette foutue écriture, comme si j’étais contraint d’avoir une vie irréprochable pour bien me sentir dans celle que je vis au quotidien.

     T’imagines les bruits du corps, me dit-elle.

    Et c’est à eux forcément que toute la nuit je songeai. Ils ne me laissèrent pas tranquille. Je venais de me rendre compte que j’avais oublié de les évoquer dans mon récit d’il y a longtemps. Au moment même où ma femme en parla, j’entendis ses boyaux - à lui, au gars - me dire de l’écouter. Que je m’étais trompé dans mon histoire et que c’était impardonnable de la part d’un écrivain. J’aurais dû penser que le ventre avait son (dernier) mot à dire. C’était comme s’il me reprochait d’avoir commis une faute professionnelle et qu’il fallait que j’arrête d’écrire, que j’étais mauvais.

     Je passai une nuit détestable près de ma femme dormant, elle, à poings fermés. Voilà encore une différence entre un non-auteur et un auteur. Ce dernier dort rarement à poings fermés. Son hyper sensibilité est un handicap la nuit. Elle l’excite encore plus que le jour et ne le détend jamais. Il est forcé de vivre avec, au risque de ne pas dormir du tout, de devenir insomniaque pour la vie et d’être toujours en train d’écrire.  

     

    Je me disais, pour me calmer, que ma femme était sagement en train de me fabriquer ses rêves. Et que le lendemain matin, au petit déjeuner, j’allais pouvoir en profiter. J’essayais de contenir ma honte de ne pas avoir été exact il y plusieurs années avec ce récit que j’avais mal écrit. Une fois de plus, je m’en voulais d’avoir été sûr de moi. De ne pas m’être assez relu. J’avais été – comme d’habitude - trop impatient de passer à autre chose et le seul moyen que j’avais trouvé pour y parvenir, ç’avait été d’inscrire B.A.T dans l’objet du mail que j’avais envoyé à mon éditeur et qu’on en finisse une bonne fois pour toute. Il faut dire, j’ai un autre défaut : je suis trop paresseux pour prendre des notes et entreprendre de longues recherches. Il aurait suffi que je tape faim extrême dans mon moteur de recherche, et je suis sûr que j’aurais eu une multitude de réponses. Je n’aurais eu que l’embarras du choix. Cela m’apprendra, me répétais-je intérieurement. Maintenant avec ces bruits de ventre que toute la nuit j’entendis résonner dans les bois, je faisais moins le fier. Je m’en doutais un peu que c’est ainsi que les choses finissent : avec des couinements bizarres dans l’abdomen. Mais surtout aussi ce manuscrit sans bruit, lui, qu’il avait écrit. Des pages et des pages pendant qu’il se laissait mourir, me raconta-t-elle. Ecrire sa mort en direct, son suicide au monde, en tout cas à ceux qui découvriraient son corps un beau jour  de promenade, je trouvais l’idée étonnement proche de celle que mon narrateur avait eue il y a plus de vingt ans. J’avais à peine trente ans à l’époque et le thème de la mort me travaillait déjà depuis ma plus tendre enfance. Bref, j’avais là de quoi construire un livre, un nouvel épisode de mes démangeaisons intérieures, de mes tracasseries mortuaires. Le pire, c’est que mon narrateur d’antan, suicidaire et déprimé, jamais je ne l’aurais fait écrire quoi que ce soit. Je l’avais fait parler à lui-même, c’est tout. Quand on veut en finir avec la vie, comment peut-on encore avoir assez de force pour écrire ? Comment l’ambition littéraire parvient-elle à survivre jusqu’au bout ? La force de la nécessité de créer est-elle à ce point si tenace ? Je n’en revenais encore pas qu’une telle aventure ait pu se produire un jour. Dominique, ma femme, non plus. 

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