• Rêvasser est nécessaire (fin)

     

    J’avais besoin de m’accrocher à des lumières que seul j’étais capable de percevoir et de transformer. C’était ma devise et je venais de m’en rendre compte. Il fallait aller jusqu’au bout de cet éclairage, longtemps, le plus loin possible sans aveugler pour autant qui que ce soit. Au dernier moment, il raconta qu’il eut des visions ; celle d’une très belle fille inconnue, toute nue. Elle s’approcha de lui et au moment où il voulut l’embrasser, il s’aperçut qu’il baisait l’air. Tout était bien précisé dans son manuscrit. Il y décrivit les sensations éprouvées, longtemps oubliées. Apparemment, il y aurait écrit que le désir ne meurt pas comme ça. Dominique s’en souvenait bien de cette phrase. Il pensait en finir avec lui-même en six jours - du moins c’est ce qu’il avait écrit au début de son récit - et mit deux mois à mourir. Heureusement que son cahier fût épais : ce sursis lui permit de développer son témoignage basé sur des observations que j’aurais voulu décortiquer au microscope. Une fois de plus, je m’aperçus que l’écrit l’emportait sur le reste. Dominique, elle, était comme moi, T’imagines ce récit qu’il a retrouvé, le promeneur, sous la bâche, dans la forêt, entre les jambes momifiées du suicidaire ! s’exclama-t-elle. C’est parce qu’il n’avait rien mangé, qu’il se transforma de la sorte, sinon il en aurait été autrement, précisa-t-elle. Là aussi, c’était évident maintenant que je le savais. Sans eau comment avait-il pu survivre aussi longtemps ? La réponse était écrite. L’eau de pluie récupérée dans de vieilles écorces d’arbres lui aurait permis de retarder son décès. Près de lui, à l’intérieur du creux d’un tronc de chêne abattu depuis longtemps, on trouva de l’eau de pluie stagnante. Je l’imaginai avec sa main décharnée et tremblotante venir s’abreuver, épuisé, à bout de souffle. Je le voyais atteindre avec difficulté la flaque d’eau croupie et la boire telle une bête abandonnée. Les récits sont des pioches cognant contre une immense marmite enterrée depuis plus d’un siècle et demi ; ils rebondissent sans qu’on s’y attende au lieu de creuser dans la terre et ses racines. Ce chemin et ces trouvailles fleurissent dans mon crâne le trou laissé par le violent retour de la pointe de la pioche. Petit à petit je compris que le suicidaire de la nuit dont ma femme me narra les émois en était venu à vouloir se donner la mort sous une bâche par désespoir et dégoût, par immense tristesse aussi, à cause de tous les éditeurs à qui il avait envoyé régulièrement ses nombreux projets mais qui malheureusement n’en avaient jamais voulu. Alors qu’il avait passé son temps - plus de quarante ans - à écrire matin midi et soir sans arrêter, dès qu’il rentrait chez lui après sa journée de travail comme comptable dans une PME.

     

    La découverte du manuscrit entre les cuisses de la momie fut le début d’une série de longues tractations entre les services de la mairie – où le manuscrit fut longtemps gardé - et des éditeurs parisiens à l’affût de textes de l’extrême.  D’un seul coup sa littérature intéressait le monde de l’édition. Jusqu’au jour où l’un d’entre eux proposa un million d’euros au maire du petit village  afin d’acquérir le texte. Une fois cédé et publié, il inspira et fit mourir à la chaîne des milliers et des milliers d’écrivains ratés dans le monde entier.

     

        

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  • Commentaires

    1
    Lundi 9 Janvier à 15:02

    De reBOND en reBONDissements

    le complexe de l'éponge enserre les mailles du monde

    Suspens et sel d'inspiration

    -Fin formidable !

    Merci, cher Thierry, pour ce feuilleton digne de paraître en épisodes dans les feuilles familières et étranges que découvrent vos fidèles lecteurs (& ceux à venir) à chaque nouveauté qui passe.

    Murielle (MCDem.)

      • Lundi 9 Janvier à 20:33

        Merci de votre fidélité, chère Murielle ! Merci de me lire. A bientôt !

         

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