• Tableaux d'une autre vie (1)

     

     

    J’ai longtemps mangé mes crottes de nez.

    C'était plus fort que moi. Mes préférées étaient les grosses, les vertes, les grises, et puis toutes celles qui avaient du goût.

    Seule l’idée de manger un sandwich aux crottes de nez m'aurait plutôt écoeuré. J'imagine que l'abondance de ce type de met dans un morceau de pain doit faire lever le coeur. En plus, quand j'y pense, j'aurais été honteux de m'en enfiler un devant les copains.

    - Qu'est-ce qu'elle t'a donné ta mère pour ton goûter ?

    - Ben, un sandwich aux crottes de nez !

     

    Je n'aimais pas quand elles me collaient aux dents : j'avais du mal à m'en débarrasser. Alors j'étais obligé de m'aider de l'index - il les avait enfournées dans ma bouche quelques secondes auparavant – pour enfin y parvenir. Les bien grasses glissaient comme une lettre à la poste. J'avoue que j'avais parfois l'embarras du choix : je devais me décider en pleine clandestinité entre la dodue passant sans problème et la maigre et sèche, mais insipide.

    Gratter dans mes narines les croûtes que je m'enfilais aussitôt après, sans chercher à comprendre, me procurait un plaisir paradoxal que je n’arrive pas à m’expliquer. J’éprouvais une sorte de soulagement mêlé à de la curiosité gustative. C’était salé comme de l'eau de mer.

    Combien de kilogrammes de crottes de nez ai-je bien pu ingurgiter dans mon enfance ? Incapable de répondre. Rien que d'y penser, cela me donne la nausée.

    Dès que j'en avais une dans la bouche, j'étais aussi honteux - même si personne ne m'avait vu - qu'heureux. Je me l’étais au préalable roulée sur mon pantalon afin de la modeler à ma convenance. Aussitôt arrondies, elles partaient discrètement rejoindre les mystérieux sentiers de la digestion.

    Le plaisir devint vite une habitude jamais lassante.

    En fait, j'aimais les sentir sous mes dents. Avec la langue, je les décollais de mes incisives pendant qu'on me posait des questions dont je n'avais que faire. En général, je répondais souvent des âneries. Pourtant, j'avais tellement peur de devenir un âne. Cela aurait dû m'inciter à être plus attentif en cours.  Mais non, entre mes crottes dans la bouche et mes idées saugrenues, j'avais du mal à suivre les leçons du maître.

     

    Dès que j'allais chez le coiffeur, c'est la première chose que je regardais dans le miroir : la longueur de mes oreilles. Avec toutes les idioties que j'avais pu dire à mon instituteur et à mes copains, mes oreilles avaient au moins pris un centimètre à chaque rendez-vous. Comment aurais-je pu faire pour les cacher ? Je les touchais souvent le soir, quand je repensais à toutes les bêtises que j'avais dites dans la journée. J'avais beau me raisonner et me convaincre qu'il fallait absolument que je travaille mieux et que j'écoute davantage, mais mes résolutions ne duraient jamais plus de quelques minutes. Aussitôt après, je rechutais : j’étais à nouveau plongé dans des rêveries sans nom.

     

     

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