• Tableaux d'une autre vie (11)

    Les grands, dans la cour, m’appelaient Gros-Lard. Dès qu'ils me voyaient, ils se fichaient de moi. J'avais honte d'être gros. Ils étaient plus forts que moi. J’étais impuissant face à leurs moqueries.

    Petit à petit, je m’habituai à mon nouveau surnom. Au fond, je trouvais qu’il m’allait bien.

    J'avais toujours faim. Dès que ma mère n'était pas dans la cuisine, j'y allais et je m’enfilais en l’espace de quinze minutes la moitié d'une plaquette de chocolat. Je laissais fondre sous ma langue chaque carré. Je sentais ma salive enrober les morceaux et le goût du chocolat parfumer l’intégralité de ma bouche. Je les avalais quand ils étaient complètement fondus, jamais avant, et je recommençais ma dégustation jusqu'à ce que la demi-plaquette y passe. Je ne pouvais pas me concentrer sur deux choses à la fois. En général, quand je savourais le chocolat, je ne faisais rien d’autre. J'imaginais la lave noire rincer mon oesophage. J'arrêtais un peu et je laissais filer mes crachats en bas, dans la cour. Ils changeaient de la salive blanche dont j'avais l'habitude d’asperger les dalles. Au soleil, ils séchaient en formant de petites croûtes dont les fourmis raffolaient.

    Ensuite, j'allais embêter ma soeur avec sa poupée. Elle ne voulait jamais jouer avec moi. Elle disait que j’avais de drôles d’amusements. Pourtant, s'amuser à étouffer l'autre sous un gros édredon en plumes, était une occupation originale. J'allais trop loin à chaque fois ; elle faillit d’ailleurs mourir une fois, tellement je ne m'étais pas rendu compte que je l’avais un peu trop longtemps privée d’air.

    Florence finissait par pleurer, et moi je lui jurais que je ne recommencerais pas. Malheureusement mes promesses ne duraient pas : dix minutes plus tard je remettais ça ; un plaisir sadique me poussait à récidiver. J'avais besoin qu’on souffre autant que moi : je me posais des questions tordues sans réponse.

     Nos jeux d’enterrements étaient gentils. Nous nous rendions tête baissée à mon cimetière et c'était tout. Il n'y avait qu’à effectuer le signe de croix et c'était fini. Non, Florence en avait marre de mes jeux débiles. Elle trouvait qu'ils ne rimaient à rien ; que c'était toujours la même chose : moi dans le rôle du curé en train de réciter des prières imaginaires et elle qui devait simuler des pleurs pour les obsèques d’une mouche. Ainsi continuai-je à organiser mes cérémonies religieuses tout seul et à prononcer mes oraisons à voix basse, au fond du jardin.

     

    Pour varier un peu je proposais à Florence de déterrer les cercueils de mon cimetière mais elle ne voulait pas. Pour elle cela ne se faisait pas de déterrer des morts. Je pensais pour ma part qu’elle manquait de curiosité. Je retrouvais souvent mes boîtes complètement rongées par l'humidité avec parfois à l’intérieur un squelette bouffé par les vers. 

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