• Tableaux d'une autre vie (12)

     

     

    J'étais tellement peureux que je prenais un malin plaisir à effrayer les autres. Florence ne voulait plus que nous partagions la même chambre. Je lui racontais trop d'histoires insensées d'épouvante et de fantôme. Elle aurait préféré des contes de fées. Le sachant je commençais de manière angélique puis progressivement, c’était plus fort que moi, j’entraînais mon héros – et Florence par la même occasion - dans un monde où pullulaient des monstres inimaginables et d’affreux morts-vivants. C'était grotesque. Comment pouvait-elle croire des intrigues aussi abracadabrantes ? Si bien que je pensais qu'elle faisait semblant d'avoir peur. C'est pour cette raison que je poursuivais sans aucun remord.

    Mes rêves la choquaient. Ce qui m'aurait plu, c'est d'avoir un corps transparent. Elle trouvait cette idée répugnante. Je voulais comprendre ce qui nous faisait vivre à l'intérieur de nos carapaces humaines. Parler avec quelqu'un tout en regardant le travail qu’effectue son foie en pleine digestion ou observer son urine partir du rein à travers l'uretère jusqu'à la vessie, voilà qui m’aurait plu. Voir notre cage thoracique en direct, avec nos poumons et le coeur en perpétuel mouvement, il n’y aurait rien eu de plus passionnant dans la vie. J'en avais assez des planches approximatives que je trouvais dans les dictionnaires. Quant à mes livres de sciences naturelles, je les connaissais par coeur. Ils étaient pauvres en iconographies.

     

    On m’avait dit, en cours de biologie, que l’intérieur du corps humain était chaud. J’avais hâte de vérifier par moi-même cette information. J’en eus la confirmation avec ma grand-mère et les lapins qu’elle tuait une fois par mois. Dès qu’ils étaient dépecés et que leurs tripes pendaient, je les voyais fumer. J'aimais humer les entrailles de ces mammifères végétariens. Je raffolais d’odeurs indéfinissables. Ensuite, elle retirait le fiel du foie. C'était une opération délicate. Si malencontreusement, avec la pointe de son couteau elle perçait la petite poche verte, la bête était immangeable ; trop amère. Elle gardait toujours les peaux qu'elle vendait à un marchand qui passait régulièrement tous les mois en cyclomoteur en criant dans les rues, Peaux de lapin, peaux de lapin, peaux de lapin !  Les gens sortaient immédiatement et une fois achetées, il les mettait devant lui, sur son cyclomoteur, accrochées à un fil de fer.

    Dans le lapin, ce que je préférais manger, c'était le foie. Ça tombait bien, comme personne n’en voulait ! Je trouvais que c'était la viande la plus tendre qui fût. Ma mère me disait d’aller moins vite, qu'un jour j'aurais un ulcère à l'estomac comme tonton Gilbert. Sur le coup, cela me faisait réfléchir : je ne voulais pas avoir de problème de santé. Et au repas suivant, j’avais déjà oublié ses recommandations : je me goinfrais tel un cochon affamé. Mon père me répétait que j'avais un four à la place de la bouche. Le temps qu'il boive sa tasse de café, j'avais déjà fini mon grand bol de chocolat bouillant. Même si c’est vrai, ça me brûlait le gosier, je trouvais cette douleur normale. Je ne comprenais pas qu’il fût aussi lent pour venir à bout d’une malheureuse tasse de café, à peine chaud. Si j'avais eu le droit d'en boire, du café, je suis sûr que j'en aurais avalé vingt, le temps qu'il en prenne un seul.

     

    J'admirais mon grand-père : il mangeait son orange en une seule bouchée. Il ouvrait grand la bouche et y enfournait le fruit intégralement. Pas une seule goutte de jus ne suintait de ses commissures. Quelques mouvements de mâchoire lui suffisaient pour venir à bout de son met. Il était plus rapide que moi. J'essayai de le singer, un soir, mais avec une mandarine. Je faillis mourir. Elle était restée coincée dans mon oesophage.  Après être passé par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, mon grand-père comprit immédiatement ce qui venait de m’arriver : il m’attrapa par les jambes, me mit la tête en bas et me secoua vigoureusement. Avec ses grands doigts, il ôta la pulpe coincée dans ma gorge et je pus enfin recouvrer mes esprits. Il venait de me sauver la vie. Je m'en souviens encore. Mémère était blanche comme un linge. Elle me donna tous les bonbons que je voulais le reste des vacances passées chez eux en guise de pardon. Pépère, lui, s'était pris un sacré savon par ma grand-mère, Tu vois avec tes âneries, le gamin, il a voulu t’imiter quand d’une seule bouchée tu t’enfiles une orange, lui avait-elle lancé. Le pauvre, il n'y était pour rien. C'était de ma faute ; j'aurais dû réfléchir. Je crois que cette journée-là, j'eus une crise de foie tellement j'avais mangé de sucreries. Mémère en avait même racheté, au cas où.

     

     

     

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