• Tableaux d'une autre vie (15)

     

     

    J'éprouvais un certain plaisir inavouable à sentir rouler ma graisse sous mes bourrelets que je saisissais à pleines mains. J'aurais bien voulu voir la couleur de mon suif. Je l'imaginais jaune et gélatineux. Je n’étais pas assez courageux pour m'ouvrir le ventre et en avoir le cœur net. J'étais partagé entre le désir d'automutilation et la crainte de mourir. L’idée de commettre un péché mortel me dissuadait de passer à l’acte.

    Il fallait que je sois bon. J'avais honte d'être mauvais. Et toutes ces prières vespérales que je me récitais à moi-même et à genoux, sur mon lit, face au mur, avant de m'endormir. Je pensais que le soir était le moment idéal de la journée pour purger mon âme. Une fois ce rituel terminé, je me sentais mieux et convaincu que les péchés commis dans la journée étaient effacés et que j'étais désormais propre et bon.

    Entendre une voix céleste me murmurer dans le creux de l’oreille – à l’instar du film Don Camillo -,  Mais non, mon petit, l’enfer n’est pas pour toi. Toi, tu mérites le paradis, parce que ton âme est bonne, devint vite une obsession. Qui pouvait bien croire que j'étais réellement un bon garçon, à part celui qui  présidait le ciel et que malheureusement je ne voyais jamais ? L’abbé avait beau nous dire que Dieu est Lumière, moi  je voulais voir la lumière parler. Je me disais que je n'avais pas de chance, qu'un jour je finirais bien par percevoir sa voix. Alors je m’empresserais de le raconter à l’abbé, qu’il sache que je n'étais pas un mauvais garçon, que Dieu, dans la Bible ne discute pas avec le diable. Je suis sûr qu'il ne m'aurait pas cru. D'ailleurs, personne – ni même mon meilleur copain, Christian - ne me croyait. Ils disaient tous que j'avais une tête à raconter des sornettes. Disons que j'avais la fâcheuse tendance à exagérer la réalité, c'est tout. Je ne me rendais pas compte de la démesure de mes songes. J'étais une espèce de peureux aventurier. Je partais en mission dans les bois avec mon couteau tuer le monstre de mes cauchemars. Dès que j'entendais un bruissement de feuilles, j'étais tremblotant : je me cachais derrière un arbre et je sentais mon duvet se dresser sur les bras. En même temps, ces instants de frissons me procuraient un immense plaisir.

    Une fois que je n'entendais plus rien, je sortais de derrière ma cachette et je poursuivais ma recherche en regardant partout. Jamais je ne tombais sur un monstre, même tout petit.

    Comme je rentrais bredouille, je me réfugiais dans ma chambre et essayais de comprendre, allongé sur mon lit. Malheureusement, je ne trouvais aucune explication. Je restais comme ça, les yeux rivés au plafond à retourner dans ma tête les suppositions les plus extravagantes. Le temps passait vite ; il était déjà l'heure de déjeuner ; l’appel d'en bas, À table !, de ma mère me faisait revenir à la réalité. Je me vengeais sur le pain que je dévorais à grandes bouchées. J'avalais mes morceaux de palette de porc sans me rendre compte que j'en avais déjà pris deux fois. Je me goinfrais de petits-suisses dont j'aimais voir le contenu descendre doucement dans mon assiette. Un léger coup sec du poignet suffisait au cylindre dense et blanc pour qu’il claque dans l'assiette. Il n'y avait plus qu'à retirer le papier bicolore autour, et là, merveille des merveilles, je voyais la précision d’un volume – dont j’avais oublié la formule pour son calcul -  attendre les centaines de grains de sucre lui tomber dessus. Avec ma cuillère, je l'écrasais, puis le mélangeais. Sous mes dents, le crissement des cristaux me remplissait d’un plaisir inénarrable. 

     

    Le petit-suisse est resté mon dessert préféré pendant plusieurs années. J'étais en manque si ma mère oubliait par hasard d’en racheter. Je me suis accroché à lui, plus par goût esthétique que par plaisir gustatif. Maintenant que j'y repense, cela n'avait rien d'extraordinaire d’un point vue gastronomique. Dire que Florence mettait de la confiture dessus ! Je n'arrivais pas à comprendre comment on pouvait apprécier du petit-suisse mélangé à de la confiture. Sa mixture ressemblait à une espèce de yaourt qui n'avait ni le goût des fruits, ni celui du fromage blanc. J'avais beau lui expliquer qu'on ne les mangeait pas comme ça, elle n'en avait rien à faire de mes conseils de dictateur.

     

     

    Blogmarks

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :