• Tableaux d'une autre vie (16)

     

     

    Je me répétais souvent mon surnom à voix basse. Gros Lard, Gros Lard, Gros Lard, Gros Lard, Gros Lard, Gros Lard.... résonnait dans mes oreilles tel un néologisme. À la longue je finissais par me demander ce que voulait dire ce mot. J'étais réellement déboussolé. Je m'imaginais un sens complètement différent après l’avoir entendu plus de deux cents fois, sans arrêter. Les deux mots ne faisaient plus qu'un seul et même son. Je me disais alors que j'avais un beau surnom.

     

     Personne d'autre que moi-même ne pouvait me calmer pendant mes moments d’extrême angoisse. J’avais du mal à croire les adultes : ils m’assuraient que c'était dans ma tête ; que ça passerait ; que tous ces tracas d’enfant disparaîtraient en grandissant. Je voulais vraiment qu'on me change les idées à un moment où j’étais convaincu qu’un jour je n'en aurais peut-être plus. En essayant de me rassurer, mes parents accentuaient mon malaise. J'aurais voulu qu'ils se taisent. Ils n'étaient pas obligés de mentir ou d’avoir un langage imagé pour m’expliquer la réalité. Il fallait toujours qu'ils trouvent des ruses leur permettant de ne pas répondre franchement à mes questions. Ils simulaient l’écoute. J’imaginais très bien qu'ils pensaient au fond d’eux-mêmes que j'exagérais encore avec mes idées.

    J'en étais arrivé à croire que je ne vivais pas dans le même monde. Je rêvais de péripéties que les autres interprétaient comme des obsessions. Pourtant, eux aussi devaient bien se raconter des histoires ! Comment s’y prenaient-ils pour qu'on ne s'en aperçoive pas ? Il suffisait que je prononce un mot, et ça y était, on devinait ma pensée : on me demandait d'arrêter mon cinéma. Je ne  comprenais pas comment les gens pouvaient être aussi perspicaces. Avais-je la tête à ce point si transparente que même mes pensées les plus secrètes - celles que je n’avouais à personne -, étaient visibles de tout le monde ? C'est sans doute pour cette raison que j'étais mal à l'aise pour mentir : aussitôt qu'un mensonge sortait de ma bouche, je rougissais.

     

     Mon laboratoire était mon sanctuaire. Il se trouvait dans un coin du garage où j'avais installé, sur une grosse caisse pourrie retournée pour l’occasion, mon microscope flambant neuf. Je me prenais pour un vrai scientifique. J'étais persuadé que j'étais fait pour la biologie ; que je deviendrais un grand savant qui découvrirait l'immortalité. Voilà le mot qui, je pense, me poursuivit longtemps et motiva mon goût pour les sciences naturelles : comprendre mieux la vie pour trouver un remède contre la mort.

     

    Toutes les bêtes que je trouvais sans vie ou que je tuais, je les entreposais dans des petits bocaux et les observais au microscope - quand elles n'allaient pas au cimetière. Je ne pourrais pas dire exactement combien d'antennes de sauterelles ou de pattes de scarabées j’ai observées dans mon antre. Contrairement à un vrai chercheur, je n’avais jamais de conclusion à livrer au public. J'étais ébahi par la précision de l'appareil qu'on m'avait offert. La moindre poussière était bonne pour passer sous ma loupe. J'avais bricolé un bloc opératoire de fortune juste à côté de ma caisse et j'opérais encore vivants les vers de terre que je ramenais du jardin. J'avais un petit faible pour les lombrics. Je les voyais comme de minuscules serpents bougeant dans tous les sens et creusant  de leur tête pointue la terre fraîche devant eux. Leur agilité et leur détermination m’impressionnaient. Un coup de bêche et hop, on voyait la queue fine et glissante de l’oligochète partir avec le reste du corps déjà bien enfoncé dans le sol humide. Mon père en avait assez de voir des trous dans le jardin. Cela lui était égal que je sois à la recherche de la perforation furtive du vers dans la terre. Même quand j'essayais d'en attraper un, il me glissait entre les doigts ou je le cassais en deux. Je remarquai, au moment où je le disséquais, qu'il n'y avait que de la terre dans son ventre. Je ne réussissais pas à voir ses entrailles, son coeur ou son foie. Comme j'aurais aimé qu'un vrai scientifique me montre tous ces organes ! Sur mes livres de sciences naturelles, la question n’était même pas abordée. 

     

     

     

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