• Tableaux d'une autre vie (18)

     

     

    L'âne – que je ne devins jamais - s'embêtait à mourir.

    Il ne se passait pas un jour sans que j'éprouve le vertige de l'ennui. Mais comment ai-je donc fait pour supporter tout ce qui m'arriva par la suite ? Je n'ai pas eu plus de problèmes qu'un autre, mais le fait de me rendre compte que je m’ennuyais énormément dans mon enfance me laisse pensif.

    Je pouvais passer des heures et des heures à fixer l'eau de l'étang près de chez nous sans penser à rien. Même pas un désir inavouable me traversait l’esprit. Le vide. La désolation. L'indifférence. L'incompréhension. La nausée, peut-être. En tout cas ils étaient tellement paralysants ces songes soudains que je n’arrivais même pas à pleurer. Mon malaise se situait dans le fond de ma gorge, comme une boule de feu incapable de s'éteindre. Mon image se reflétait dans l'eau et je la regardais, comme on regarde un étranger qu'on croise dans la rue. J'avais envie de la secouer, de la faire couler, mais c’était impossible, elle restait là, ondoyante et obsédante. Dès qu'un poisson sautait, mon corps se déformait. Les vaguelettes qui le faisaient danser ne m'impressionnaient même plus. Alors je prenais des cailloux et les lançais sans force dans l'eau, les observais s'enfoncer dans la profondeur de l'inconnu et une fois qu’ils disparaissaient, je n'imaginais plus rien, je recommençais jusqu'à en avoir assez de voir descendre une forme minuscule dans le puits noir de l'abandon. Rien d'exceptionnel ne se produisait. C'était toujours le même rituel. Mes yeux restaient ouverts devant le néant.

    J'aurais voulu en parler à mon ami Christian ; qu'il me dise si lui aussi il éprouvait ces moments de lassitude extrême au point d’en être très triste et malheureux. Mais je ne savais pas comment lui expliquer cet état bizarre. Comment aurais-je pu lui avouer que par moments il m'arrivait d'être comme un mort. Il m'aurait ri au nez.

    En général, il me fallait un certain temps avant de recouvrer mes esprits. La faim me rappelait que j’étais bel et bien vivant. Mon appétit était toujours là. Ma graisse aussi. Je m'appelais toujours Gros Lard et j’avais encore faim de chocolat.

    J’ai longtemps cru qu'un homme trop gros finissait par exploser. Je me disais que j'avais encore de la marge avant que cette limite soit franchie.

    Les copains de ma classe, eux, minces, ne se posaient pas ce type de question. Ils n’avaient qu’une angoisse : devenir un gros lard maladroit comme moi. C'est de la faute de mes parents aussi : ils ne m’ont jamais obligé à manger moins ou seulement dit une seule fois que j'étais trop costaud pour mon âge.

    Une fois, je surpris le médecin glisser à l'oreille de ma mère, Il faudrait peut-être le mettre au régime votre gamin si vous ne voulez pas en faire un enfant obèse ! Sur le coup, je fus inquiet. Je cherchai le mot obèse dans le dictionnaire et sa définition me fit réfléchir. Et puis le temps passa et je me fis à l’idée qu’un jour je serais obèse comme d'autres se font à leur surdité. C'est une histoire d'habitude. Je ne me voyais pas avec quinze kilo en moins. Je préférais rester un gros lard plutôt que de suivre un régime. Et puis, il y a des jours où j'aurais bien fondu d'un seul coup sans rien dire à personne, histoire de changer de peau, à l’instar des serpents avec leurs mues.

    C'est vrai, j'aurais tellement aimé me métamorphoser.

    Alors je mélangeais plusieurs produits entre eux dans mon laboratoire afin de trouver la formule magique de l’invisibilité. Au moment où j'étais sur le point de boire la nouvelle mixture, je finissais par poser le verre par terre : l’odeur qu’elle dégageait et la couleur qu’elle avait m’en dissuadaient presque aussitôt.

    L’invisibilité m’aurait permis d’oublier que j’étais différent des autres. Si seulement j’avais connu un gros comme moi, je me serais senti moins seul. Je lui aurais posé une tonne de questions auxquelles les gens minces ne parvenaient pas à répondre. Je suis sûr que tous les gros devaient souffrir l'été : je n'étais bien qu'à l'ombre. J'admirais les teints mats de mes camarades revenus de vacances passées au soleil. Moi, je restais comme un gros blanc-bec, dans mon trou, à l'abri du cagnard, quand nous n'allions pas à la mer. Sinon, lorsque nous partions, je ne m'exposais pas. Je gardais mon pantalon et mon tee-shirt. Je ne les enlevais que pour me baigner. Dès que je sortais de l'eau, je me rhabillais en vitesse et je restais sous le parasol. Pendant ce temps-là, je regardais les autres s'amuser dans l'eau et cela me donnait envie d'y retourner. Mais j'hésitais : il fallait que je me déshabille à nouveau ; alors avec mes pieds dans le sable, je creusais et je creusais pour sentir la fraîcheur des trous monter le long de mes jambes. Une fois que j'avais senti ce que je cherchais, je me les enterrais et je ne bougeais plus. Parfois, je me retrouvais avec du sable jusqu'aux genoux. Je ne sentais plus mes membres. D'autres s'amusaient comme moi, mais eux ils s’ensevelissaient l’intégralité du corps. Ils avaient du sable jusqu'en haut du cou. Seule leur tête dépassait de la surface de la plage. Moi, je n'aurais jamais osé. J'avais trop peur de mourir étouffé.

     

    Sous mon parasol, je finissais par oublier le soleil. La plage était bondée à chaque fois qu'on y allait. J’avais de quoi occuper mon temps libre : je regardais les vacanciers et j’inventais leur vie. Leurs têtes, gestes et  paroles me suffisaient pour construire des familles plus ou moins abracadabrantes. L’exercice était moins compliqué avec ceux qui semblaient plus défavorisés parce qu’ils étaient volubiles et loquaces. Je n’avais aucun mal à les imaginer en dehors du contexte des vacances. Ceux qui prenaient maintes et maintes précautions avant de poser leurs affaires m'intéressaient tout autant.

     

     

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