• Tableaux d'une autre vie (19)

     

     

    Je passais certains jours d’été à attraper les mouches à l’aide d’un verre. J'adorais cette chasse. Dès que j'avais réussi à en avoir une, je la gardais prisonnière le plus longtemps possible. Pendant ce temps, je m'amusais à en capturer d’autres. Chacune avait droit à un verre différent sur la table de la cuisine. J’en faisais des rangées. Je les alignais les uns à côté des autres et quand je trouvais que j'en avais suffisamment, ou plutôt qu'il ne restait plus assez de verres pour en attraper d'autres, j'appelais Florence pour qu'elle vienne jeter un coup d’œil à mon camp de prisonniers présenté comme une exposition. Elle s’en fichait bien de voir vingt mouches sous vingt verres différents. Elle préférait les savoir en liberté plutôt que sous des prisons transparentes. Pourtant une exposition de mouches vivantes fraîchement attrapées, cela avait du charme. J'adorais les observer se cogner les ailes sous le verre de leur geôle. Une fois épuisées, elles montaient puis descendaient la paroi transparente et s’immobilisaient sur la nappe à grosses fleurs multicolores. L'oxygène devait commencer à se raréfier. Un coup d'ailes et elles remontaient. Sous les vingt verres retournés, il y avait vingt mouches identiques, mais avec des déplacements différents. L’effet était esthétique dès que je m'éloignais un peu pour avoir une vue d'ensemble. Contempler des insectes qui marchaient, volaient, attendaient, se grattaient les ailes, bougeaient les pattes, remuaient légèrement la tête, s'accrochaient désespérément à la vie, se demandaient où elles étaient, affolées, nerveuses, assommées, asphyxiées, mais toujours discrètes et silencieuses, me remplissait d’un immense plaisir.

    Si par chance, je parvenais à en capturer deux en plein accouplement, j'étais aux anges. En général, je ne les emprisonnais pas tout de suite ; quelques-unes avaient le privilège de devenir sursitaires. J'étais trop curieux d’apprendre comment les mouches s’y prenaient pour s’aimer. Ensuite soit elles allaient en prison, soit je les exécutais en prenant garde de ne pas les écraser, et en ôtant tout doucement du ventre de la femelle l'appendice gris du mâle encore tout excité. Je ne sais pas pourquoi, mais tuer des mouches en plein coït après les avoir délicatement désunies - comme si je voulais les punir d'avoir fait ça sans pudeur –, me donnait l’illusion d’avoir accompli une bonne action.

    Les grosses mouches bleues, par contre, je les détruisais sur le champ, sans état d’âme. Je pouvais passer une heure, en fermant portes et fenêtres, une tapette à la main, à chasser l’insecte condamné. Je finissais toujours par l'écraser. Elles étaient plus vives que les autres. Ce qui m'intéressait chez les dodues, c'est qu'elles étaient remplies d'oeufs tout jaunes. J'étais surpris par le nombre impressionnant de futurs petits moucherons qu'elles pouvaient avoir dans le ventre. Il suffisait que je presse leur cadavre, et quelques grappes oblongues en sortaient encore. Elles laissaient des traces sur les vitres et ma mère lorsqu’elle s'en apercevait venait immédiatement me gronder : elle savait que j'étais passé par là, qu’il n’y avait que moi pour faire des cochonneries pareilles.

     

    Bien sûr, j'avais des remords de m'être conduit en boucher assassin. Le soir, je faisais vite ma prière en demandant pardon à Dieu dans l’espoir de dormir en paix. Il m'arrivait de revoir les oeufs de mouche avant de m'endormir et je n'aimais pas ça : ils m’empêchaient de trouver le sommeil. Les rêves que je programmais n'arrivaient jamais. À la place je faisais  des cauchemars où des asticots apparaissaient à des endroits précis de mon corps, surtout au niveau du coeur. C'était la punition de Dieu, j'en étais convaincu. Je me réveillais vite et me mettais à genoux dans mon lit pour réciter un nouveau Je Vous Salue Marie. Le temps était incroyablement long lors de ces nuits cauchemardesques. Un sentiment de solitude m’envahissait alors et me rendait triste jusqu’au lendemain matin. J'enviais Florence : elle dormait à poings fermés dans la même chambre que moi. Nous n’avions que treize mois de différence et je ne connaissais rien de ses pensées. Elle jouait dans son coin sans me raconter ce qu'elle avait dans la tête. Pas moyen de la faire parler. Elle était mystérieuse et réservée et me prenait pour un fou avec mes histoires saugrenues. Au début qu’elle me faisait ces reproches je n’y prêtai pas attention, puis petit à petit, j'avoue que je me posai des questions. Est-ce qu'il ne valait pas mieux être comme elle, c’est-à-dire : ne rien révéler de ses propres rêves et de ses tracasseries ; être comme tout le monde, comme les parents ?

     

     

     

     

     

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