• Tableaux d'une autre vie (2)

    J'admirais Carole. Elle lisait sans buter sur aucune syllabe. Dans sa bouche, les mots s’enchaînaient les uns aux autres avec une telle fluidité que j’avais le sentiment d’entendre une speakerine à la télévision. Sa lecture était claire et nette. Je mourrais d’envie de lui demander où elle avait appris à lire. Pour moi, on lui avait inculqué une formule magique qu’elle connaissait par coeur. Je ne voyais pas d’autres explications à son aisance. Elle avait les cheveux d'une fée. Son sourire me faisait toujours rougir. Dès qu'elle me regardait pour me parler, je baissais la tête ; j'avais peur qu'elle me dise des choses auxquelles je n'aurais su quoi répondre. Elle était sublime, Carole. Trop belle pour moi qui hésitais sur tous les mots quand je lisais. J'étais sûr que je finirais en âne et qu'elle, elle deviendrait une princesse plus tard.

    Je trouvais que mes oreilles avaient encore grandi quand je me retrouvais seul en face du grand miroir chez le coiffeur. J’avais toujours envie de pleurer en sortant.

    Heureusement que lorsque l'on est petit, on oublie vite, sinon, je crois que j'aurais essayé de trouver une astuce pour les empêcher de pousser jusqu'au plafond – c’est ainsi que je m’imaginais physiquement à l’âge adulte. Je pensais que les hommes devenaient des animaux quand ils travaillaient mal à l'école.

     

    Je parlais souvent à Sultan, notre chien, un vieux cocker aux poils roux et empestant le sous-sol à force de manger trop de viande, selon ma mère. Il était devenu chien puant parce qu'il n’avait pas su ses tables de multiplication à l'âge de dix ans ; enfin c’est ce que pensais. Au lieu d'avoir les oreilles qui poussent vers le haut, il les avait tombantes - au point qu'elles traînaient presque par terre. Quand il mangeait sa gamelle, mon père les lui relevait en les attachant avec une pince à linge. Elle lui donnait une drôle de tête qui me laissait songeur. Un jour je deviendrai un âne. Comme lui, j’aurai quatre pattes et je mangerai dans une auge. Après tout, cela doit être dans l’ordre des choses. Certaines personnes méritent de rester sur deux jambes et d'autres non, sont condamnés à marcher à quatre pattes.

     

    Bien sûr, je n’avouai jamais mes angoisses de métamorphose à mon entourage. Il m'aurait pris pour un idiot et je n'avais vraiment pas besoin d'eux pour le savoir. 

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