• Tableaux d'une autre vie (20)

     

     

    Après tout, elle aussi n'était pas normale : elle était silencieuse et n’avait envie de jouer à rien. J'avais l'impression, sans qu'elle me l'eût vraiment avoué par la suite, qu'elle s'ennuyait encore plus que moi, qu'elle n'avait de goût pour rien. À l'école, elle était largement meilleure. Je la soupçonnais d’économiser son énergie pour se consacrer uniquement à son travail scolaire. C'était la première de sa classe. Mes parents en étaient fiers. Le mercredi, elle passait beaucoup de temps dans notre chambre quand moi j'étais déjà dans mon laboratoire, dès neuf heures du matin, à jouer à l’apprenti chercheur. On ne la voyait qu'à midi, quand on se mettait à table. J'aurais bien voulu entrer dans la chambre par curiosité. Ses occupations clandestines m’intriguaient. Malheureusement c’était impossible ; elle fermait la porte à clé. Je l'entendais marcher à petits pas. Mais à quoi pouvait-elle bien passer son temps ?

    Si je lui posais la question, elle me répondait, Ça ne te regarde pas !  Son mutisme avait le don de m’exaspérer : je me sentais bête. Quand elle était à ses cours de danse, j'en profitais pour fouiller dans ses affaires. Je ne trouvais rien d’intéressant ou d’énigmatique. Pourtant, moi, je partageais avec elle ce qui me tenait à  coeur. En plus cela l'intéressait : elle me réclamait des détails - que j'inventais bien sûr. Florence était mon public préféré. Peut-être m'avait-elle trop écouté et qu'elle en avait eu assez de mes histoires, toujours les mêmes : de bêtes extraordinaires.

    Du jour au lendemain, je sentis qu'elle n’était plus aussi réceptive au cinéma de mes récits extravagants ; je la fascinais moins. Elle s'était peut-être rendu compte que ce que je racontais, c'était du vent, ça ne tenait pas debout. Elle, elle aimait bien les démonstrations carrées. Moi, je ne lui proposais que des observations farfelues. J'aurais bien aimé qu'elle prenne part à mes programmes de recherches. Jamais elle ne voulut, sauf une fois, où je la forçai à peine à participer à l'enterrement de mon hérisson, c'est tout, et puis quelques autres obsèques par la suite, mais très peu par rapport aux années précédentes.

     

    Manger mes crottes de nez commençait à me dégoûter sérieusement. Cette occupation – inconsciente - me donnait des haut-le-cœur parce que j’en prenais de plus en plus conscience. D’ailleurs, je ne les écrasais plus avec mes dents. Elles glissaient directement dans mon ventre sous l’effet des flots salivaires. Je ne cherchais plus à comprendre. Je ne regardais même pas la couleur qu'elles avaient contrairement au début. C'était devenu un automatisme écoeurant. Mon doigt rentrait dans l'une et l'autre de mes narines et allait aussitôt dans ma bouche. Comme si j'y étais contraint par une force extérieure. Je n'osai pas en parler à l’abbé. J'avais peur qu'il me prenne pour l’incarnation du démon. Le diable mange-t-il ses crottes de nez en enfer ? Monsieur l’abbé devait bien le savoir, lui. Je n'étais quand même pas le fils du diable. Je doutai que mon père fût réellement le mien. Comment le diable aurait-il pu s’y prendre pour se mettre dans la peau d’un être humain ? Ma mère aurait été la première à s’apercevoir de la supercherie si elle dormait avec un démon ! Elle qui redoutait l’étrangeté de la vie aurait immédiatement alerté son entourage si cela avait été le cas !  Je ne voulais pas lui en parler ; elle se serait encore exclamée, Mais tu divagues complètement, mon chéri ! Où vas-tu chercher tout ça ? Pourtant c'est une question que tout le monde peut se poser à un moment où à un autre de son existence, n’est-ce pas ?

     

     

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