• Tableaux d'une autre vie (21)

     

     

    J'avais l'impression que mes parents n'avaient plus de rêves. En tout cas, ils ne m'en parlaient pas. Jamais je ne les ai entendus prononcer ce mot en ma présence. Des parents, ça devait aussi échanger des rêves avec ses enfants, pensais-je timidement : j’étais persuadé que c’étaient ces échanges qui contribueraient à me faire grandir sereinement.

    J'avais parfois le sentiment d'entendre une langue étrangère quand maman se confiait à moi. J’étais trop sensible au langage sans doute. Plus j'essayais de comprendre, plus je devenais imperméable au sens des phrases qu'elle débitait devant mon inertie. Mon incompréhension me faisait rougir. Mais que devait-elle penser ? Non, je n'étais pas totalement bête, la preuve, j'avais des petites idées. C'est sûr, je n'étais pas un âne. Cette bête-là ne pense pas, hein, maman ?

     

    Le jeu favori de Florence c'était : à-celui-qui-boira-le-plus-d'eau- possible en un temps limité. Le principe était simple : on avait elle et moi une bouteille d'un litre et demi vide et on allait, chacun notre tour, la remplir au robinet extérieur. Une fois l’opération accomplie, on devait revenir avec et boire devant son adversaire l'intégralité de son contenu en un temps record, sinon on avait perdu. Nous finissions nos parties, malades comme des bêtes, à vomir nos tripes et notre ennui aussi. Et nous pleurions tellement - de rire ou de mal, je ne sais  plus – que nous en oubliions le nom du vainqueur.

    C'était stupide de s'amuser à se faire vomir. Notre estomac émettait des sons bizarres. Nous prenions alors notre ventre à deux mains et nous le secouions comme nous pouvions afin d’amuser l'autre aussitôt tenté de le singer. C’était à celui qui avait le ventre le plus bruyant. Là, en revanche, c’est moi qui gagnais à chaque fois. En général, j’étais également le premier malade. Je me disais alors que c'était la dernière fois que je jouais au jeu de Florence. Je ne tenais pas longtemps. Quelques semaines plus tard, nous recommencions, c’était plus fort que nous.

    Quand nous avions bien bu, ri et vomi, nous rentrions à la maison, blancs comme des linges, et nous racontions n'importe quoi à notre mère pour justifier notre mine déconfite. C'étaient les seules fois où je me mettais à table sans avoir faim. Je mangeais peu, mais maman ne se doutait de rien. Je n’ai jamais compris la potomanie de Florence et c'est sans doute pour cette raison que j’ai continué à jouer à ce jeu stupide avec elle. Je voulais voir jusqu'où elle pouvait aller, parce qu'au fond elle était plus endurante que moi. Elle vomissait comme moi, mais moins souvent. Pourtant je n'aimais pas perdre. Jamais je ne gagnais. À la fin, j'abandonnais avant même d’avoir envie de vomir. Elle jubilait dès que je déclarais forfait, la mort dans l’âme. Je me demandais où elle pouvait bien stocker tous ces litres d’eau dans son ventre si plat. C’est moi qui aurais dû gagner avec l’estomac dont j’étais affublé. Cette injustice amplifia le mystère qui entourait ma sœur et sa potomanie.

    Une fois qu’elle avait bu ses quatre litres d'eau en à peine trente minutes, elle soulevait son T-shirt afin que j’admire son ventre. Il avait triplé de volume. Elle riait de voir mon étonnement. La peau était bien tendue. Quand elle découvrait le mien, elle était aussi étonnée. Il pendait comme celui d’un porcelet.

     

    Ensuite, elle retournait dans sa chambre – lorsque ce n’était pas l’heure du repas - et moi, plus lourd que jamais, dans mon laboratoire secret. J'aurais tellement aimé que ma soeur devienne mon assistante. Jamais elle ne voulut. Selon elle, c’est moi qui m’attribuais encore le premier rôle et elle une fonction de subalterne.

     

     

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