• Tableaux d'une autre vie (22)

     

     

    Comme je n'avais rien de particulier à expérimenter dans mon laboratoire, je m'asseyais et je cherchais longtemps une activité qui aurait pu m'intéresser. Naturellement, rien ne me venait à l’esprit à part la pensée obsédante de devenir un jour un vrai biologiste. Je m’imaginais avec une blouse blanche, des cheveux ébouriffés et des lunettes rondes sur le nez, travaillant jour et nuit à la recherche d'un nouveau vaccin contre un virus qui aurait déjà causé plusieurs décès sur la planète. Grâce à ma découverte, je sauverais l’univers d’une effroyable pandémie. J'aurais ma tête dans la presse du monde entier. Les journalistes m’inviteraient tous les jours sur leurs plateaux télévisés afin de m’interroger sur mes travaux. Et je me livrerais au jeu des questions réponses, sans pudeur, mais plutôt fier d'être devenu, à force de persévérance, le sauveur que l'humanité attendait depuis toujours.

    Plus je regardais dans mon microscope, plus mes yeux se voilaient d’une couche fine et humide - que dépose la solitude sur l'âme des êtres - les isolant de la compréhension des autres. Ma loupe grossissante et électrique me rappelait que j'étais né pour oeuvrer dans l'ombre. Un jour ou l'autre mon travail d'abeille finirait bien par être reconnu. J'étais avide de reconnaissance, j'avais envie qu'on m'aime pour ce que je disais ou trouvais dans mon coin : je n’aspirais qu’à un seul désir ; découvrir un nouveau monde et le partager avec mon entourage.

    Comme j'avais du mal à exprimer mes vraies idées, on pensait que je n'étais pas aidé par la nature ; que j'étais une sorte de gentil garçon un peu limité, c'est tout.

    Ma mère m’emmena plusieurs fois chez l'orthophoniste ; j'avais des difficultés pour lire. Je confondais certaines lettres et j’inversais des syllabes. J’effectuais des exercices avec elle à la maison. C'était pénible. Apparemment, d’après les dires de mes instituteurs, ces séances d'orthophonie m'aidaient énormément. Grâce à elles j'aurais fait des progrès considérables en orthographe. Malheureusement, en lecture, j'étais toujours aussi hésitant, mais c’était un peu mieux dans l’ensemble. Si je me focalisais trop longtemps sur un mot, j'oubliais ce qu'il signifiait, le sens de la phrase s'évaporait et j'oubliais le sujet. J'étais toujours obligé de relire les pages d'avant pour comprendre ce dont il était question. Je crois que c’est pour cette raison que je détestais lire quand j'étais enfant. Ma mère avait beau m'acheter des livres, c'était toujours le même problème : les mots écrits étaient trop éloignés de ma réalité. Je ne parvenais pas à rentrer dans le récit. Un détail : un bruit, une parole, un geste, une pensée, m'empêchait sans cesse de me concentrer sur ma lecture. C'était une véritable corvée pour moi. Jamais un plaisir.

    Je crois que j'étais l’élève le moins rapide de la classe en lecture. Plus je m'embrouillais à déchiffrer le sens des mots, plus je me décourageais. Pourtant, d'un autre côté,  j'étais fasciné par ceux qui pouvaient écrire des histoires aussi longues. Où allaient-ils donc chercher tous ces personnages tellement irréels ? En lisant, j'imaginais l'auteur au travail et cela contrariait ma concentration. Comment s’y prenaient-il pour inventer des histoires aussi longues ? Celles que j'écrivais tenaient sur le recto d'une feuille. J'aurais eu énormément de mal s’il avait fallu qu’il en fût autrement. Au bout d'un moment, j’étais à court d’idées. Et puis, mes mots à moi n'étaient pas aussi recherchés que ceux des romanciers. Mais où avaient-ils appris ce vocabulaire qu’on ne trouvait que dans les livres ? Même mes parents, le maître et mes copains ne parlaient pas comme dans les romans.

    Je pensais qu'il me manquait une case ; qu’une partie de mon cerveau n’avait pas été terminée. Tout le monde lisait autour de moi, mais moi, il n’y avait rien à faire : cette occupation ne me procurait aucun plaisir. Alors je simulais – histoire de contenter ma mère : elle insistait lourdement pour que je lise un peu tous les jours. Je prenais un livre au hasard et j’imitais les vrais lecteurs, je me forçais à avoir l'air intéressé ; mes yeux roulaient de gauche à droite entraînant avec eux ma tête que je retenais d’aller trop vite sinon ma simulation aurait échoué et ma mère, bien qu'absorbée par la lecture de ses romans, se serait tout de suite rendu compte de la supercherie. De temps à autre, quand même, elle jetait un coup d'œil furtif dans ma direction, histoire de vérifier où j’en étais. Mais comment parvenait-elle à lire aussi rapidement ? J’avais beau me concentrer au maximum, les mots s’enchaînaient difficilement les uns aux autres puis s'envolaient une fois qu’ils avaient été saisis. Je les oubliais au fur et à mesure. J'étais ailleurs : occupé à faire semblant et en même temps plongé dans mes tourments d'enfant hyperactif.

     

    Ma mère n’y voyait que du feu, elle croyait qu'en m'obligeant à être à ses côtés, j’aurais fini par aimer lire. Elle se trompait : mon dégoût pour la lecture, au contraire, s'accentuait. Je feuilletais mon bouquin en pensant à son auteur plus qu’à son texte. J'étais à la fois étonné et fatigué de rester devant des phrases sans écho. Mes yeux survolaient les pages, à l'affût du moindre signe de vie. Hélas, je ne tombais que sur des traces de fausse existence racontée pour séduire. Je cherchais dans le silence une mouche sur un mur, un nuage dans le ciel, un oiseau sur une branche, la patte de Sultan, une araignée au plafond, ou bien encore un frémissement de feuilles dans le poirier juste en face de chez nous. Tout était bon pour échapper à la corvée. Dès que maman tournait une page, je sursautais et j'attendais quelques secondes avant de l’imiter. Quand elle déclarait triomphalement que ça suffisait pour aujourd'hui, j'étais soulagé. C'était plus difficile de lui résumer les quelques pages que j’avais fait semblant de lire, mais après tout, je ne me défendais pas trop mal. Faut dire, j’en connaissais un bout en affabulation ; c’était un bon entraînement pour moi.

     

     

     

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