• Tableaux d'une autre vie (23)

     

     

    J'avais horreur d'être endimanché.

    Tous les dimanches avant que je fasse ma communion solennelle, c'était le rituel : je devais enfiler mon costume en tergal, mon sous-pull blanc sur un T-shirt en coton et mes chaussures noires que mon père avait cirées la veille au soir. Je ne supportais pas le tergal sur ma peau. Il me donnait la sensation d’avoir des milliers de pointes d’aiguilles rentrées dans les cuisses. Je crois que je devais avoir la démarche d’un canard, avec les jambes raides pour ne pas que le tissu irrite ma peau quand j’entrais dans l’église. J'aurais bien arraché mon pantalon du dimanche, si je m'étais écouté. Je me plaignais auprès de ma mère, mais celle-ci me répondait que je n'avais que celui-là à me mettre pour aller à la messe, je n'avais pas le choix. C’était affreux d’avoir cette sensation de picotement permanente et de ne pas pouvoir s’en débarrasser. Je ne pensais qu'à mon pantalon en tergal avant et pendant la messe. Je n'avais qu'une seule hâte : rentrer à la maison et me déshabiller pour enfiler mon short ou mon jean. J'étais malade à l'avance quand je savais que je devais le garder le dimanche entier parce que nous allions chez ma tante l'après-midi et que nous devions être bien habillés. Non seulement je me payais l'envie de vomir pendant le trajet en voiture, mais également les picotements du tissu rêche sur mes cuisses. Une horreur. J'imaginais la couleur de mes jambes sous ma panoplie d'enfant endimanché. Je crois que c'est depuis ce jour-là que je déteste les dimanches.

    C'était l'ennui absolu, les corvées absurdes et l'obligation de rester bien habillé toute la journée. Seule, La séquence du spectateur à la télévision me faisait oublier qu'on était le jour du seigneur. C'était toujours trop court cette émission. À peine commençais-je à rentrer dans le film, que c'était la fin. J'aimais bien ces moments de frustration secrète ; ils me donnaient envie de voir les films en entier. Dès que j'entendais le générique de la fin de l'émission, ma tristesse du dimanche revenait. J'avais déjà le programme dans la tête. Tout était organisé pour que ce jour sacré se déroule le plus tranquillement possible. Pour être calmes, ils étaient calmes les dimanches à la maison ou chez ma tante. Messe, déjeuner dominical, belote post-prandiale en compagnie de convives eux aussi endimanchés, télévision, jeux de société sans intérêt et goûter rythmaient le dernier jour de la semaine avec la même régularité qu’un protocole de mariage princier. Tout cela manquait de sincérité et avait le don d’amplifier mon dégoût pour le divertissement organisé.

    Les enfants des gens endimanchés invités à la maison pour taper la belote avec les parents, je ne les aimais pas beaucoup : ils n’étaient pas intéressés par mes jeux de recherches mais préféraient s’amuser à la marelle avec Florence, aux dadas, au papa et à la maman, au docteur, à la corde à sauter, mais jamais ils ne m’accompagnaient dans mon laboratoire partager mes découvertes ou mes expériences. Ils prétendaient que le lieu n'était pas très amusant. C'est sûr, moi je ne leur imposais pas de règles ; c'était à eux d’exprimer ce qu'ils rêvaient de découvrir pour qu'on cherche ensemble dans l’herbe ou dans la terre une bête à opérer, une aile de mouche à recoller ou une patte de coléoptère à décortiquer.

     

     

     

     

     

     

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