• Tableaux d'une autre vie (24)

     

     

    Les moments de bonheur exquis me troublaient énormément. Il suffisait qu’on me complimente – alors que je ne m’y attendais pas -, que juste après je découvre un insecte que personne ne connaissait, et qu’enfin je mange une grosse glace en dessert et j'étais comblé pour le reste de la journée. Je me sentais si apaisé que cela m’intriguait. Je me mettais alors à douter de l’existence du bonheur. D'où pouvait donc bien venir ce sentiment bizarre : il me plongeait dans un désarroi si profond et lancinant que je n’osais plus rien vivre de beau ? Le bonheur n'était-il fait que pour être indéfiniment remis en cause ? Je ne savais plus. Fallait-il vraiment être à sa recherche pour bien vivre sa vie ? Ne valait-il pas mieux profiter du présent sans penser au futur ? Personne ne pouvait répondre à mes questions, parce que aussi j'avais du mal à les formuler ; c’était de ma faute.

     

    Me représenter à l’âge adulte, avec encore plus de problèmes à régler et forcément d’interrogations sans réponses à assumer, me donnait la nausée. J'étais obsédé par l'envie de ne plus grandir, de rester comme j'étais, avec mes petites idées et mes grandes peurs. Mes parents me disaient que j'avais tout le temps de devenir un homme ; qu'il fallait que je profite de ma jeunesse parce que j’avais la chance d’avoir encore la vie devant moi ; que j'arrête de me poser des questions et que je joue avec mes copains. C'est bien plus tard que je compris leurs conseils.

     

    J'aurais aimé être insouciant et léger comme l'air, avoir constamment le sourire aux lèvres et les idées claires comme quelqu'un qui sait où il va. Tiens, monsieur Lambert, mon instituteur, quand j'étais au cours moyen première année, était justement ce type de personne : toujours joyeux. Même lorsqu’il grondait un élève en train de faire le pitre, il était souriant. Il était si sûr de lui et il aimait tellement son travail ! En tout cas, il m'impressionnait, monsieur Lambert. Il était mince comme un fil de fer. On avait l'impression qu'il ne marchait pas mais qu’il flottait au-dessus du parquet de la classe. À peine avait-il quitté un point précis de la salle - et ce sans qu’on s’en aperçoive -, qu’il était déjà derrière notre dos à nous tirer les oreilles dans tous les sens parce qu'on avait oublié un s à toujours ou que le résultat de la division était faux. Je me demandais s'il n'avait pas des patins sous les pieds. Ses pas étaient les plus silencieux de tous ceux que j’ai entendus dans ma vie. Comment s’y prenait-il pour marcher aussi légèrement ? Forcément, je rêvais d’avoir sa démarche. D’ailleurs, je m'entraînais discrètement à l’imiter sur le chemin de l’école. Je suis sûr que j'étais encore plus bruyant que lui quand il courait. Je faisais un pas, puis un deuxième et un troisième. J'arrêtais au bout du vingtième. J'étais découragé par le bruit que je produisais. J'en voulais à mes chaussures. Je demandai un jour à ma mère de m’en acheter une autre paire. Celle qu’elle m’offrit, je la choisis non pas pour sa  forme ni sa couleur mais pour sa semelle. Maman ne comprit pas pourquoi subitement ce fut le dessous de la chaussure qui m’intéressait. Si je lui avais expliqué que je voulais marcher comme monsieur Lambert, sans faire de bruit, elle aurait ri aux éclats en se moquant de moi.

     

    Je ne sais pas pourquoi les déplacements silencieux me laissaient rêveur. Je les trouvais magiques et voluptueux. Les oiseaux dans le ciel me fascinaient : ils allaient vite et haut avec une telle aisance. On ne les entendait jamais voler. Par contre ceux-ci laissaient des traces indélébiles sur les sillons de mon imagination. Je les observais jusqu’à ce qu’ils deviennent un point noir perdu dans le blanc des nuages. Qu'y avait-il là-bas qui les attirait  comme des aimants ? De là naquit certainement mon rêve de devenir un jour oiseleur. J'étais déçu : je n'arrivais pas à attraper le moindre merle venu picorer dans la pelouse les insectes qu’il y trouvait. Pourtant, avec le système astucieux que j'avais mis en place, j'aurais dû en capturer des centaines. J'avais installé une petite cage - dont mon père se servait pour son élevage de poussins - et je l'avais reliée à un fil de pêche en nylon. Celle-ci était légèrement soulevée par une bûchette calée sous son armature en bois. Pour les attirer dans mon piège, je mettais quelques grains de blé en guise d’appât. Et j'attendais. Je pouvais rester une demi-journée complète, cela ne me dérangeait pas. En revanche, j'étais fou quand mon piège ne fonctionnait pas comme prévu. Je tirais sur le fil et la plupart du temps, la cage restait coincée. J'étais en colère contre moi-même. Comment les vrais oiseleurs s’y prenaient-ils pour capturer tous ces volatiles exposés dans des volières chez l'oiselier en face de la boulangerie ? Ils avaient bien une technique ! 

     

     

     

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