• Tableaux d'une autre vie (25)

     

     

    Les battements de mon coeur m'obsédaient : ils m'empêchaient de fermer les yeux la nuit. J’étais attentif à leurs nombres comme d'autres comptaient les moutons. Ils ne m’aidaient pas à m'endormir, et d’ailleurs ce n’était pas le but recherché. Je les encourageais intérieurement à battre le plus longtemps possible ; à ne jamais cesser de me faire vibrer. Je pensais que ceux qui vivaient vieux avaient forcément soutenu leur cœur, la nuit, avant de s’endormir. Une vie entière à battre dans la poitrine, cela méritait bien que je m’y attarde de temps à autre. Plus j'essayais de comprendre, plus j'avais la sensation de manquer d'air et de suffoquer. C'était atroce. J'étais entraîné malgré moi dans une pente vertigineuse ; j’avais le souffle coupé. Le ciel dans ma tête était noir et je ne sentais que des bruits de plus en plus sourds résonner dans mon corps. Le tonnerre grondait. Je croyais être la cible de toutes les catastrophes. Plus je pensais à la fonction vitale de chaque organe de mon être, plus l’existence m'apparaissait comme dérisoire. Mes pulsations cardiaques me rappelaient que la vie ne tenait qu’à un fil : j'en étais à plus de cent quarante par minute. Mes interrogations favorisaient l’emballement de mon coeur. J'avais l'impression de ne plus être maître de mes réactions. J’étais prisonnier de mes turpitudes anatomiques. Une pensée, une volonté ou peut-être ce que monsieur l’abbé appelait l’âme était en train de m’échapper. C'était donc ça : l'âme devait réguler les excès de tremblement du corps et ses sursauts désordonnés. Je me retrouvais à la frontière de l'inconnu ; mon ignorance et ma naïveté m'empêchaient d'aller plus loin et me condamnaient à fermer les yeux.

     

    Le lendemain matin, au réveil, j'avais le sentiment d'avoir vécu un cauchemar. Ou plus exactement, en trempant mes tartines de pain grillé dans mon chocolat chaud, je me demandais si je n’avais pas frôlé les limites de l’intangible, enfin ce que je considérais comme tel. Les épaisses lamelles de beurre que je déposais sur mes toasts fondaient au contact du lait bouillant et répandaient dans ma bouche son noble goût de noisette sauvage. Pendant que je mastiquais, j’admirais les yeux laissés par la graisse à la surface du bol. Ils étaient jaunes et je m'amusais, avec ma petite cuillère, à les attraper sur mon chocolat et je les buvais. Je trouvais que ces cuillerées-là étaient meilleures que les précédentes. Dès que je trempais à nouveau ma tartine beurrée dans mon bol chocolaté, d’autres auréoles se formaient autour de mon pain imbibé. On aurait dit des îlots perdus au milieu d’un océan.

     

     

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