• Tableaux d'une autre vie (26)

     

    J'avais pris l'habitude d'aller me coucher tôt. À huit heures, j'étais au lit. Forcément, j'avais du mal à m'endormir et ce à cause de drôles d'idées difficilement digérables. J’étais impatient de rêver. Quand je m'envolais, c'était grandiose. Je n'avais qu'à battre un peu les bras et hop j'étais dans le ciel. J'arrivais à survoler tous les obstacles. Quand on me tuait, je ressuscitais, ou plutôt je faisais semblant d'être mort ; je retenais mon souffle. C'était surnaturel. Tout pouvait se produire. Je faisais ce que je voulais sans être jugé. Il nous arrivait souvent entre copains, de nous raconter nos rêves. Parfois, nous avions les mêmes. Cela nous amusait : nous nous rejoignions sans le savoir.

    À sept heures du matin, qu'il y ait classe ou pas, j'étais debout. Je savais ce que je ferais de ma matinée. Tout était programmé : ma hantise était l’inactivité. Si je ne faisais rien, je m'ennuyais, alors mes parents m’encourageaient à réagir, Mais tu as plein de jouets dans ta chambre, va jouer avec. Tu n'en aurais pas, ça serait autre chose !  Ils ne comprenaient rien à mon l’ennui : les jouets ne m’empêchaient pas d’être triste et pensif, c’était difficile à expliquer aux parents. Pourtant, je suis certain qu’ils connaissaient aussi des adultes rongés par l’ennui malgré les divertissements. Ils devaient bien savoir que cette maladie-là c’était autre chose d’inexplicable.

    J'en étais arrivé à croire que mes parents n'avaient jamais été enfants ; qu'ils étaient devenus adultes du jour au lendemain, sans transition. J’aimais entendre mon père me raconter les histoires qui lui étaient arrivées à mon âge. J'avais du mal à m'imaginer qu’il ait eu neuf ans comme moi. Il avait beau me montrer des photos de lui avec son autre frère et sa soeur, je ne le reconnaissais pas. Même avec toute mon imagination, j'avais du mal à associer son visage actuel à celui de l'enfant qu'il fut. Le temps avait tellement transformé ses traits. Etonnante métamorphose ! Ses petits yeux de fouine étaient devenus cernés et un peu plissés. Ses cheveux bouclés avaient disparu. Sa mine réjouie était désormais bouffie. Son nez en trompette avait grossi comme un morillon.

    Et moi, mon visage aussi changerait-il ? Mon fils ne me reconnaîtrait-il pas plus tard ? Les comprendrais-je lui et son ennui ? À quoi donc allais-je passer mon temps à part au travail ? Ma mémoire ne me servirait-elle qu'à faire de tristes constats ?

    Ce fut pour cette raison que je décidai de ne plus garder une seule photo de moi. Je ne voulais pas être dans la même situation que mon père. J’arrachai celles où j'étais dessus. Maman me gronda ce jour-là. Elle ne comprit pas mon geste. Papa, lui, ne dit rien. Je me demande s'il n'était pas plus compréhensif. Depuis, je refusai d'être photographié. Je ne voulais pas voir mon image de mort sur le papier.

    Pourtant, les albums-photos de la maison, j'adorais les compulser, tant que je n'étais pas dedans. Je m'amusais à me mettre dans la tête des gens photographiés que je connaissais. C'était un peu ma machine à remonter le l’histoire. J'aimais bien savoir pour quelle occasion tel ou tel cliché avait été pris et après explications je regardais le flou des vieilles images avec les yeux d'un enfant perdu dans le temps.

     

     

     

     

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