• Tableaux d'une autre vie (28)

     

     

     

    Il y en avait une dans la classe, elle était forte en astronomie. C'est son père qui lui avait communiqué sa passion. Tous les soirs, elle regardait le ciel avec sa lunette astronomique et le lendemain matin, elle en parlait à toute la classe. Mes camarades lui posaient des questions. Et moi, pendant ce temps-là, j'essayais de comprendre comment elle avait réussi à se passionner pour la vie cosmique.

    Monsieur Lambert disait qu'il fallait avoir une passion dans la vie, sinon on finissait un jour où l'autre par s'ennuyer. Pour lui ce qui différenciait l'homme de l'animal, c'était la passion. À l'époque, je ne comprenais pas bien ce qu'il voulait dire. Je pense, maintenant avec le recul, que la classe entière avait été dans le même embarras que moi. Il avait un certain don pour improviser des aphorismes. Ceux-ci me restaient longtemps en mémoire ; la preuve, ils me reviennent encore aujourd'hui.

    Je ne connus pas d'autres instituteurs ou professeurs aussi pédagogues que lui. Son charisme était présent jusque dans le timbre de sa voix. En plus, il avait une telle manière de surarticuler les mots nouveaux qu'il était impossible que nous ne les retenions pas.

    Lui, sa passion c'était les vieux livres, il en avait partout chez lui et il nous en parlait comme si c'étaient des êtres humains. Chaque oeuvre avait son histoire. Il était captivant : sa pédagogie reposait sur l’échange. Une fois dans l'année, chacun devenait, une heure durant, le maître de la classe. Nous jouions le jeu bien volontiers sans nous rendre compte que nous travaillions. Même si ces interludes ne duraient qu’une heure, nous apprenions à prendre la parole en public. Ensuite, nous faisions un travail collectif, pendant une séance ou deux, tout dépendait du sujet exposé, et Monsieur Lambert éclaircissait, si nécessaire, des notions encore trop compliquées pour nous. C'était vivant, bien qu’il y eût des sujets moins intéressants que d'autres, je participais activement au travail, tel un scientifique curieux de vérité. J'avais l'impression d’agir sur quelque chose de concret, d'exister un peu certainement. En tout cas, je me sentais utile. Tout le monde prenait la parole, même les moins bons L’instituteur savait s'effacer. Son ombre, je l'oubliais. Il y avait un rapporteur par groupe charger de synthétiser oralement le travail effectué. Ceux dont le destin était de devenir des ânes, avaient soudainement les oreilles qui rapetissaient. Le fait d'être désignés rapporteurs par l’équipe devait leur redonner confiance. Le maître veillait à ce que chaque élève passe. Nous ne pouvions pas y échapper. Même si parfois la présentation était maladroite, monsieur Lambert nous écoutait tout en prenant des notes.

    Je ne sais pas ce qui me prit le jour où ce fut mon tour de présenter le travail de mon groupe. Je racontai n'importe quoi. J’inventai une histoire sans queue ni tête, des choses que les autres n'avaient jamais dites. Je me désolidarisai du groupe sans m’en apercevoir. Bien sûr, le maître s'en rendit compte, et moi aussi. Alors je rougis devant la classe. J'étais honteux d'avoir trahi mon groupe. Ils m'exclurent d'office. J'eus du mal à retrouver une équipe. Ils n'aimaient pas les menteurs. Mais qu'est-ce qui m'avait pris ce jour-là ? J'avais raconté n'importe quoi. Le pire, c'est que si le maître ne m'avait pas interrompu, j'aurais continué sans complexe.

    J'avais évoqué une expérience personnelle, alors que j'aurais dû faire part des remarques de mon groupe sur le relief de la France. J'avais été hors sujet. J'avais raconté ma vie. À cause de moi, mon groupe eut une mauvaise note en expression orale.

    Plus personne ne me crut. Si bien que mon sentiment de solitude s’aggrava. Heureusement que Christian était là et qu’il ne m’en tint pas rigueur. Lui, je continuais, en plus, à l’amuser.

    Moi, personnellement, les clowns me laissaient de marbre. Mes camarades de classe, eux, éclataient de rire dès que nous allions au cirque avec l'école et je les enviais. Je voulais être comme eux. Je me forçais à rire pour ne pas être différent d'eux. Malheureusement, seuls de timides sourires s’accrochaient à mes lèvres. C'était suffisant pour qu'on me regarde du coin de l’œil, d’un air suspicieux.

    Je me demandais si les rires des enfants, pendant les numéros de clowns, étaient sincères : alors que les gags étaient toujours les mêmes et n’avaient rien de risible. J’étais gêné d’entendre autour de moi des rires que je n'arrivais pas à singer. Ce n'était pas l'envie qui me manquait, bien au contraire. Je me sentais très mal à l’aise dans ces moments d'imitation forcée : obligé d’épier leur tête pour savoir quand il fallait rire comme eux. Je suis sûr que parfois il devait me rester un sourire aux lèvres alors que les autres ne rigolaient plus depuis longtemps. Ils devaient me prendre pour un demeuré, un simple d'esprit, un niais toujours en train de rire pour rien, alors qu'au fond, j'étais indifférent à toutes ces clowneries. À force, mon rictus me faisait mal, mes joues étaient lourdes, je n'en pouvais plus, j’avais hâte que leurs numéros se terminent. J'attendais avec impatience les dompteurs de fauves : mon moment préféré. J'étais émerveillé par la différence de taille. Un coup de patte bien placé et la tête du dompteur pouvait partir rouler dans les décors. Je voyais dans la gueule de ces félins à moitié domestiqués la grille d'un gouffre mystérieux, et cela me remplissait d’effrois. Le dompteur n'avait peur de rien mais en plus, il provoquait l'animal en lui donnant de cinglants coups de fouet. Le lion lui répondait en ouvrant grand la gueule. J'avais peur pour l'homme dans la cage. Il était en général vêtu d’un costume blanc. Contraste de couleur saisissant par rapport au roux du poil de l'animal. Et sa crinière : une vraie splendeur. Une touffe sauvage au milieu d'un chapiteau rempli de peur et d'admiration. Nous devions tous avoir la même tête au moment où le dompteur s’approchait des fauves.

    Lorsque le spectacle était terminé, il se poursuivait dans mes songes pendant que mes camarades imitaient encore les clowns qu'ils avaient vus. Je n'osais pas leur avouer qu'ils ne m'avaient pas amusé. Je ne voulais pas en rajouter sur le sentiment d’étrangeté que je leur inspirais.

    Quand maman me demandait si j'avais aimé le cirque, je disais oui. Je lui racontais tout ce que j'avais vu. À chaque fois, j'oubliais de parler des clowns et elle me le faisait remarquer, Mais c'est à croire que tu n'aimes pas les clowns, tu ne m'en parles jamais ! Moi, à ton âge, j'aurais tellement aimé aller au cirque rien que pour eux !

     

    Je lui expliquais que comme les numéros étaient brefs je les oubliais. Puis, pour me rattraper, je lui racontais des farces que je n'avais pas vues. Elle riait rien qu'à m'écouter. Je me sentais obligé d'exagérer pour paraître plus vraisemblable. Ma mère n’a jamais su que mes récits étaient inventés de toute pièce. J'aurais pu lui dire une bonne fois pour toute que je n'aimais pas les clowns ; il n’y avait pas de honte à ça. J'avais l’esprit tordu, il fallait que je me justifie absolument, même quand je n’avais rien à me reprocher. Dire non, ou oui sans explication me mettait mal à l’aise. Plus je me torturais l’esprit afin de trouver des justifications à mes actes - quels qu’ils soient -, plus la réalité m’échappait. Je croyais que je rêvais : je ne savais plus où j'étais. Puis, la normalité revenait dès que mes obligations de justifications étaient accomplies jusqu’au bout. J'étais alors soulagé. Dire la vérité me dérangeait : c'était pour moi avouer ma peur de mourir ; mon angoisse face à l'avenir ; ma solitude au milieu des autres et mon rêve d'une autre vie plus facile et moins contraignante.

     

     

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