• Tableaux d'une autre vie (3)

     

     

    Je dégustais mes sécrétions nasales tout comme Sultan mangeait la crotte des autres chiens. Je me souviens qu’un jour, je le retrouvai affalé par terre, sur la pelouse, avec à la place du ventre, une énorme panse de vache. Il avait triplé de volume. Il ne me fallut que quelques secondes avant de comprendre : notre chien venait de dévorer un dindon complet. Seules trois quatre plumes collées à sa truffe toute fraîche avaient trahi sa gourmandise. Il mit deux jours à s’en remettre.

    Et moi quand je deviendrai un âne, serai-je aussi goinfre que mon ami Sultan ? Mangerai-je, comme lui, goulûment les carottes du potager de mon propriétaire ?

     Mon chien était le seul être avec qui j’étais vraiment complice. Pourtant il ne me parlait pas, mais nous nous comprenions. Entre animaux, nous étions sur la même longueur d’onde. Il suffisait qu’il se mette sur le dos et qu'il ne bouge plus, et je savais qu'il n’attendait que ça, que je lui retire les puces grouillant dans son poil. S’il s'approchait de moi et qu'avec sa truffe il m’en donnait des coups dans la main, c'est parce qu'il voulait que je le caresse. Quand il était assis et qu'il relevait légèrement les oreilles, c'est qu'il était impatient que je lui lance un caillou pour qu'il aille le chercher. Dès qu’il se pointait la tête basse, c'est qu'il avait encore bouffé une de mes chaussures. Ainsi fis-je mes débuts dans la rédaction d’un dictionnaire chien-homme. D’ailleurs j’ai gardé le manuscrit. Pour chaque attitude ou position de Sultan – que j’avais pris soin de dessiner - correspond un mot ou une expression française. Je me souviens que j’étais heureux d’avoir pu déchiffrer la première grammaire canine jamais connue au monde.

    Un seul de mes copains avait eu le privilège de lire mon ouvrage. Il l'avait trouvé génial. Ensemble – et fiers de faire équipe -, nous avions continué de le peaufiner comme de vrais chercheurs.

     

    Je me demandais pourquoi on se transformait plus en âne, quand on travaillait mal à l'école, qu'en chien. Après tout, cet animal-là n'était pas plus bête qu'une vache, une poule, une oie, un poisson ou je ne sais quelle autre bête.

    Ces équidés aux longues oreilles m’ont longtemps fasciné, même après mon enfance. Dès que j’en voyais un dans un pré, je croyais - le temps d’une seconde - que c'était l’incarnation animale d’un cancre comme moi.

    À force de m'observer dans le miroir de la salle de bains, j'avais la sensation que mon visage changeait. Je fixais mes pupilles afin de comprendre ce qui pouvait bien les faire voir. Je finissais par loucher. Je pensais que je ne saisirais jamais rien du monde qui m'entoure ; qu'il me serait impossible d’aller au fond des choses de l’existence.

    Eh hop, je m'enfilais une crotte de nez sans m'en rendre compte. J'en profitais ; j'étais seul face à moi-même. Il fallait sans cesse que j’entreprenne des réalisations concrètes. La lecture était pour moi une perte de temps. Je préférais m'inventer des histoires que lire celles des autres. J'avais du mal à croire à la fiction qu’on voulait m’imposer.

    La biologie - et tout ce qui s'y rattache de près ou de loin - était la science qui m'impressionnait le plus. Je rêvais d'avoir mon laboratoire personnel et d’y mener des expériences scientifiques. C’était sans doute un moyen comme un autre pour moi de toucher au mystère de la vie, de comprendre un peu mieux le fonctionnement du corps humain.

     

     

     

     

     

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