• Tableaux d'une autre vie (31)

     

     

     

    Le chocolat que je retrouvais plus tard dans une vieille boîte de biscuits en fer était lui aussi comme un trésor pour mon appétit. Je me l'enfilais en un rien de temps. Je suis devenu boulimique sans m'en rendre compte. Si par malheur je ne parvenais pas à mettre la main sur ce que ma mère avait camouflé, je mangeais n'importe quoi. Je me souviens qu'un jour j’ai descendu un bocal de cornichons en deux minutes. J'ai été malade comme une bête toute la nuit. Je crois que ce fut à partir de ce moment-là que ma mère prit réellement conscience que j'étais malade. Malade d'avoir un vide à remplir absolument.

    Je n'avais pourtant pas le sentiment d’être atteint d’une quelconque maladie invalidante. J'avais seulement une grande envie de me soulager de quelque chose qui me pesait. Mon poids devenait un réel handicap pour les activités sportives auxquelles je devais participer à l'école. J'avais de plus en plus de mal pour courir et j’étais la risée de mes camarades de classe.

    C’était comme si j'avais une bouée autour du ventre. Je flottais à la surface des moqueries, porté par mon apparente indifférence.

    J'étais convaincu que je deviendrais comme la grosse Mémène. Cela m’angoissait terriblement, mais je ne parvenais pas à me raisonner pour qu’il en fût autrement. J’ignorais comment j'allais m'en tirer, à part en m’imposant un régime draconien. Je n'avais pas envie de renoncer au plaisir de la bouche : c'était comme vouloir me couper la langue. Si je maigrissais, plus personne ne me reconnaîtrait et je deviendrais un autre parmi les miens. Se transformer en demeurant le même : drôle de paradoxe. Je ne voulais pas ressembler à un crabe devenu tout mou après avoir perdu sa carapace, le jour de sa mue.

    En maigrissant, non seulement je risquais d’avoir l’apparence de mes camarades, mais en plus, je n'étais pas sûr de me sentir mieux dans mon corps.

    Je commençai mon régime sous contrôle maternelle. Le matin, au lieu de manger une demi-baguette beurrée, elle me préparait deux tartines. Puis jour après jour, ce furent les déjeuners et les dîners qui devinrent moins copieux. Le congélateur était fermé à clef. Tout ce qui pouvait se manger était dissimulé et j'étais interdit de séjour dans la cuisine, quand ce n'était pas l'heure des repas. Je ne fus jamais aussi malheureux de ma vie. À la fin de chaque semaine, il fallait que je me pèse. Mes kilos s'envolaient et je ne cessais de me demander ce que j'allais devenir une fois moins gros. Je me regardais dans la glace et je ne voyais pas trop de différence avec avant.

    Mes camarades de classe se fichaient de moi parce qu’ils apprirent - par je ne sais qui - que je suivais un régime très strict. Je maudissais ma mère de m’avoir forcé à subir ce supplice. Soi-disant qu'un jour ou l'autre je la remercierais. Si seulement cette diète avait pu chasser de moi toutes mes angoisses, alors là, oui, je lui en aurais été reconnaissant. Mais ce ne fut jamais le cas : je perdis une taille et je n’étais plus boudiné dans mes affaires. Je devins physiquement comme tout le monde et commençai à regretter l’époque où j’étais plus fort. Au moins quand j'étais gros, on me regardait ! Pour certains, c’était leur beauté, leur grandeur, ou leur intelligence qu’on remarquait avant tout. Chacun sa particularité, sa personnalité, son charme. Ma grand-mère, juste après mon premier mois de régime, fut stupéfaite de voir comme j'avais fondu.

    Je sentais maintenant mieux les os de mes côtes. Ma faim ne s'était pas calmée pour autant. Je me retenais toujours à table. Ma mère me conseillait de boire quand j'avais faim ; ça passait un peu ; j'étais alors écoeuré mais il fallait que je boive au moins un litre d'eau pour arriver à l’état de satiété désiré. Ma vie se compliquait à cause de contraintes auxquelles je n'avais jamais pensé auparavant. Pas question d'abandonner le régime au bout d'un mois. Ma mère était présente pour me le rappeler. Il fallait que je retrouve un appétit normal. Ce n'était pas de ma faute, moi, si j'avais encore très faim après mon dessert. Grâce au régime, j'appris à manger plus doucement. J'essayais de savourer chaque fourchetée avec l'envie montante et permanente d'engloutir mes mastications au plus profond de mon incompréhensible vide.

    Après chaque repas et litre d'eau ingurgitée, je me forçais à oublier ma faim. J'étais en véritable état de manque. J'aurais mangé n'importe quoi en cachette, même des tripes ou des andouillettes, pourtant j'avais horreur de ça. Parfois, elle m'autorisait à prendre une pomme, par pitié ou parce qu’elle était fatiguée de m’entendre me plaindre. J’étais heureux. Je la croquais à pleines dents. Bruyamment la chair du fruit se transformait en jus sucré et finissait sa macération dans mon ventre affamé. Je prenais à chaque fois de grosses bouchées que j’avalais le plus lentement possible. Résultat : Je n'appréciai jamais autant ces fruits qu'après les repas de régime : ils me donnaient un dernier petit arrière-goût dans la bouche que j'aimais garder.

     

    C’est pour cette raison que j'avais horreur de me laver les dents quand j'étais enfant. Je n’aimais pas me séparer de mes goûts de bouche. Celui qu’y laissait le dentifrice était agressif et impersonnel. Il aseptisait sans remords le plaisir que j’avais ressenti deux secondes auparavant. Eructer le saucisson à l'ail et sentir ses effluves embaumer ma bouche longtemps après avoir été digéré me plaisait énormément. Je me forçais même à roter. Les plats aillés - quels qu’ils soient - me faisaient saliver intérieurement. C’est bien plus tard que je compris que ce n'était plus une histoire d'appétit, mais bel et bien de sensualité.

     

     

     

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