• Tableaux d'une autre vie (32)

    Ce qui différencie, en partie, l'homme de l'animal, c'est la passion, avait dit notre maître. J'aimais savoir que j'étais un être potentiellement passionné. Cela me donnait envie d'être un animal, histoire de voir la différence. Il fallait sans cesse que je compare les choses entre elles, surtout lorsqu’elles étaient incomparables. Je m'amusais à leur trouver des ressemblances farfelues. Je trouvais, par exemple, qu'il y avait des points communs entre le rêve et la réalité, entre l'ombre et la lumière ou bien encore entre le mensonge et la vérité. Je ne sais pas où j'allais chercher ces complications intellectuelles. En tout cas, j'étais fatigué de me torturer l'esprit. Ces obsessions inutiles m'empêchaient d'être serein. J'étais un garçon nerveux. Mon impatience me jouait des tours. J’ignorais que la vie pouvait certainement être meilleure autrement. À toute allure, je passais à côté de certains plaisirs que procurent parfois le surplace et la lenteur. Quand je voyais ma mère lire pendant des heures et des heures, j'étais épaté. Elle ne bougeait pas de place et son livre diminuait d'heure en heure. Comment pouvait-elle rester comme ça, assise devant des pages d'écriture ? Qui lui avait appris ce plaisir de la concentration ? Moi, je lisais une page et puis je n'en pouvais plus. Le pouvoir magique des mots écrits, je n'y croyais pas.

    C'est à peine si elle respirait quand elle était plongée dans son roman. J'avais la sensation bizarre qu'elle s'était arrêtée de vivre pour mieux écouter les phrases de son livre. Je pensais qu'elle ne pouvait pas être à la fois dans la réalité de sa cuisine et dans la fiction. Régulièrement, elle nous abandonnait, papa, Florence et moi, pour se laisser capturer par la muette voix des fantômes de ses récits d’aventure. On faisait ce qu'on voulait à la maison, elle n'entendait absolument plus rien. Mon père pouvait bricoler n'importe où, elle ne s'en rendait pas compte. Nous nous disputions Florence et moi, elle était sourde. Ma mère était la transfiguration de son être, rien d'autre. Une fois revenue à la réalité elle était changée, elle ressuscitait certainement avec un autre visage et des paroles différentes. Son livre l'avait transformée. Elle était songeuse, un peu encore avec la tête dans ses pages et le corps ailleurs. Il lui fallait du temps pour qu’elle recouvre ses esprits. Puis, petit à petit, tout redevenait normal. L'effet de la lecture sur son comportement disparaissait, en tout cas en apparence. J'aurais bien voulu connaître l'empreinte qu'elle avait certainement laissée dans sa mémoire.

     

    Elle gardait avec elle un peu du mystère qui la reliait aux livres qu’elle lisait. J'avais beau essayer d'en ouvrir un pour comprendre ce qui la rendait si différente après ses lectures, je n'y parvenais jamais. 

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