• Tableaux d'une autre vie (33)

     

     

    Quand papa m'annonça un matin que Sultan était parti, je pensai qu'il reviendrait, comme il l'avait toujours fait. Cette fois-ci c'était différent : je venais de comprendre, à ma manière bien sûr, qu'il s'agissait là d'un euphémisme. Quelle idée de parler ainsi à des enfants ! Pourquoi ne pas leur dire les choses telles qu’elles sont ? Mon père était le champion des figures de style. Quand il n’avait pas recours à ces fameux procédés qui consistaient à adoucir la réalité, il se lançait sur la première litote ou périphrase qui lui venait à l’esprit. Cette manière de tricher volontairement sans vraiment l’avouer avait le don de m'exaspérer au plus haut point. Pour qui me prenait-il ? Un enfant incapable d’accepter et de comprendre la réalité ? Un être si fragile qu’il fallait prendre des gants avec lui, lui épargner les mauvaises nouvelles ?

    Sultan est mort. S'il me l'avait dit tel quel j’aurais eu moins mal. Au lieu d'avoir deux chocs, je n’en aurais eu qu'un seul. Je trouvais que sa manière d'annoncer les faits désagréables n'atténuait jamais leurs effets sur moi. Au contraire, c'était pire : je me méfiais de ses expressions.

    Il était étendu là, dans le garage, les yeux fermés avec un bout de langue rose pointant légèrement entre ses incisives. Il sentait mauvais mais je m’approchai quand même de lui pour le caresser une dernière fois. Sans doute était-il mort depuis longtemps ?

    Je l’embrassai quand même, malgré sa puanteur, et restai un moment à ses côtés à le caresser et à lui parler. Je le veillai sans m'en rendre compte. Il était bien mort. Je cherchai un battement de vie dans son poil, mais hélas je ne trouvai que le silence de son poitrail ; rien ne sortit de sa gueule, à part le petit bout de chair rose qui me rappelait l’apparence d’un vieux chewing-gum à la fraise durci par le temps. Il était sec et dur. J'eus du mal à ouvrir ses paupières. Son oeil n'avait pas changé, à part qu'il ne répondait plus à mes claquements de doigts. Il avait préféré s'abriter derrière une fenêtre de poils éternellement lourde et froide. Je venais pour la première fois de comprendre qu'une fois que le rideau était tombé, il ne pouvait plus y avoir de représentation. Même mes rappels silencieux et secrets ne purent rien contre son affalement spectaculaire. C'était comme ça la mort et je n'en revenais pas. Mes caresses étaient impuissantes, elles aussi.

    Ce matin-là avait été décrété jour de deuil pour moi. Mes parents m'avaient autorisé à ne pas aller en cours. Je pus alors organiser les funérailles de Sultan à ma convenance. Je m'étais habillé en noir et j'avais déterré tous les autres animaux afin de pouvoir installer mon nouveau cercueil à leur place. Papa m'avait donné un vieux carton que j'avais habillé d'un tissu violet, comme celui qu’on disposait sur la bière précédent les cortèges mortuaires que j'avais vus passer plusieurs fois devant chez mémère et se rendre doucement au cimetière proche de chez elle.

    La famille entière assista aux obsèques de Sultan. L’un après l’autre, nous jetâmes une poignée de terre symbolique au fond de sa tombe et dîmes chacun notre tour un mot d'adieu à notre chien disparu. Florence et maman pleurèrent avec moi. Papa avait les larmes aux yeux. Il nous serra, l’un après l’autre, dans ses bras.

    Quelques jours plus tard, quand le gros de ma peine fut passé, je remis en terre toutes les boîtes que j'avais déterrées et les plaçai autour du tombeau de Sultan avec leurs petites croix en bois réparées pour l'occasion. La place de notre chien était la plus grande. Il reposait maintenant au milieu d'inconnus que je considérais un peu comme ses gardiens. A leur instar, dans la terre, il finirait par disparaître. Ni le carton, ni les os de la dépouille ne résisteraient au labourage du temps. L'herbe viendrait bientôt repousser sur les tombes, et déjà le goût amer d'une autre mort me faisait mal au ventre.

     

    Je restai triste pendant plusieurs jours. Le moindre détail me rappelait la présence de Sultan. Sa gamelle ; son collier à puces au sous-sol ; un reste de poil roux sur une vieille brosse à cheveux dont mon père se servait pour le coiffer après son bain hebdomadaire ; un os sur lequel j'étais tombé par hasard, déterré d’un endroit du jardin ; mon dictionnaire de chien et sa niche dans la cour l'avaient rendu immortel dans mon coeur. J'aimais me souvenir de sa gentillesse à mes côtés et des mots muets qu'il me chuchotait. Je lui avais toujours répondu en chien. Je crois que c'est pour cette raison qu'il m'obéissait plus qu’à mon père. Je l'avais compris et j'en étais fier.

     

     

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