• Tableaux d'une autre vie (34)

     

     

     

    Le jour où je repris mon dictionnaire de chien, plusieurs années après la mort de Sultan, je souris. Je cherchai dans ma graphie d'enfant débutant en écriture, la pensée qui s'y rattachait. Je l'avais débuté cinq ans auparavant, et je ne me reconnaissais pas. Pourtant cinq ans, ce n'était rien.

    Trois aboiements, ça veut dire j'ai faim. Un aboiement fort c'est pour signifier qu’il y a quelqu'un qui arrive. La gueule qui s'ouvre avec un petit bruit, c'est pour le contentement. Des petits cris qui n'arrêtent pas : pour l’envie de sortir. Deux aboiements rapprochés c'était pour que je joue avec lui.

    Chaque page était remplie d’observations diverses, comme par exemple les mouvements du bout de sa queue et ceux de ses oreilles dressées ou non sur la tête.

     

    Comment papa et maman parvenaient-ils à ne plus être tristes ? J'aurais voulu avoir leur force. J'avais bien remarqué au cimetière qu'ils avaient pleuré ; même papa avait eu l'air peiné. Je crois que c'est la première fois que je devinai un début de larmes chez lui. Peut-être étaient-elles trop denses pour trouver la sortie. Celles de maman avaient bien coulé mais quelques minutes après l'ensevelissement complet du corps de Sultan, ce fut comme si de rien n'était, je veux dire comme si Sultan n'avait jamais été mort. Les yeux de ma mère étaient redevenus secs, sans l’ombre d’aucune tristesse.

    Florence, elle, avait longtemps pleuré. Elle était restée plusieurs heures dans notre chambre, allongée sur son lit, le visage trempé de larmes. J'aurais voulu qu'on partageât ensemble notre peine. Mais chacun resta dans son coin à s’enfermer dans sa douleur.

    Je me souviens encore, il faisait beau ce jour-là. J'en voulais au soleil. Je ne rêvais que d’une seule chose : qu'il pleuve tellement que la terre entière soit inondée, que le corps de Sultan se remette à bouger et que sa gueule s'ouvre à nouveau pour venir me lécher les mains.

     

    Le soir, après l'enterrement, je retournai sur la tombe de Sultan et je priai. J'avais la sensation d'être plus proche de lui dans la prière, qu'il m'entendait, que ma voix résonnait dans son trou noir. Je trouvais qu'on lui avait choisi une belle place dans le cimetière. Je lui promettais à voix basse de ne jamais l'oublier, de venir le voir régulièrement. Ce que je fis pendant trois mois. Puis, petit à petit, j'espaçai mes visites et finis par devenir comme les parents : amnésique malgré moi. Avec le temps, les souvenirs qui nous unissaient l'un à l'autre n'avaient plus lieu d’être. Une image par-ci par-là qui avait survécu au vieillissement du deuil, c'était tout. Sultan était devenu un nom propre que j'aimais. Je n'aurais pas pu dire pourquoi exactement, à part qu'il avait été le chien de mon enfance et que je l'avais aimé comme un frère.

     

     

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