• Tableaux d'une autre vie (35)

     

     

     

     

    J'avais tout pour être heureux et pourtant je ne l'étais pas entièrement et cela me gênait. J'aurais tellement aimé connaître un bonheur plus long que celui que procure le petit déjeuner. Mon malaise devait venir de là. Je souffrais d'insatisfaction de manière quasi permanente. Dès que j'étais content, je pensais aussitôt à la fin de ma joie et j'étais contrarié. Il fallait toujours que j'imagine le revers de la médaille. Comme si une force invisible que j’avais en moi depuis ma naissance m’incitait à me méfier du bonheur.

    Je me souviens - quand c'était Noël - j'étais tellement content de découvrir avec Florence les cadeaux que nos parents avait laissés pour nous au pied du sapin que je les trouvais irréels, trop beaux pour être vrais. En les déballant, je me disais qu'il faudrait patienter un an avant de revivre une joie aussi grande, et qu’en attendant j’allais devoir me faire aux rayures du temps qui s’inscriraient inexorablement sur le vernis de mes jouets flambant neufs. Ils appartenaient déjà au passé. Le bonheur était pour demain. Pendant que Florence jouait avec ses jeux, moi je m'étonnais en silence que Noël soit déjà célébré. Le sapin avait ses guirlandes clignotant tout autour de lui et son étoile multicolore à son sommet. Les papiers étaient par terre. Nos jouets sortaient d’un rêve bientôt achevé. Mes parents avaient l'air heureux de nous avoir fait plaisir. Et moi, j'en voulais au bonheur de me filer entre les mains. Je m'identifiais au papier-cadeau laissé par terre : déchiré, j'avais été abandonné par mon espoir de vie meilleure. J'étais incapable de me résoudre au douloureux constat de la désillusion. Quelle futilité que cette attente impatiente du jour de Noël que la découverte des cadeaux ne faisait qu'amplifier ! Elle concourrait d’ailleurs à me persuader que ma vie d'adulte serait pire. J'irais de déceptions en déceptions, et d'illusions en désillusions.

    La suite de la journée du vingt-cinq décembre était triste pour moi. Je me sentais mélancolique tout en jouant ; Florence était la plus heureuse des filles. Mes parents ne parvenaient pas à comprendre pourquoi je n'étais pas comme elle. Ils pensaient que les présents qu'ils m'avaient offerts ne me plaisaient pas. J'avais beau leur expliquer que là n’était pas la question, ils ne me croyaient pas. Je me plaignais auprès d’eux que Noël passait trop vite et que cela m’empêchait d'apprécier mes cadeaux. Ils trouvaient que j’étais un garçon très compliqué et que plus tard, si je ne changeais pas, j’aurais des surprises. Je leur disais qu'ils avaient raison pour ne pas les déconcerter davantage et je leur souriais gentiment.

    Quand Christian me demandait ce que j'avais eu pour Noël, j'étais, sur le coup, incapable de répondre : j'avais oublié mes cadeaux. Il ne comprenait pas que je sois aussi étourdi. Je pense que ce n'était pas de l'étourderie mais plutôt une aptitude à me détacher très rapidement des choses matérielles.

    Il venait jouer à la maison avec ses nouveaux jouets et j'allais chez lui avec les miens. Nous nous les échangions avec plaisir. Bien sûr, je trouvais toujours que les siens étaient plus beaux que les miens. Nous inventions des guerres avec son château fort et mes soldats. Nous remplissions nos écuries miniatures de chevaux en plastique et nous organisions avec eux des tournois identiques à ceux dont le maître nous parlait en classe, pendant nos cours d’histoire sur le Moyen Age. Chacun avait sa cavalerie et nos soldats ressuscitaient toujours après chaque combat. Pendant qu'une troupe avait regagné l'enceinte du château, l'autre s'en allait, fatiguée vers un campement organisé à la hâte. Nous improvisions des altercations, c’est-à-dire des prétextes pour inciter les ennemis à se battre en duel. Il y en avait toujours un qui mourrait bien sûr. J'aimais organiser ses obsèques. Christian, lui, était surpris par cette manie que j’avais de m’occuper des enterrements. Je plaçais mon soldat mort dans une boîte d'allumettes et je le faisais transporter par une charrette tirée par deux chevaux. Je mettais ensuite le reste de mon armée derrière le corbillard que je faisais progresser très lentement, tel un cortège funèbre figé dans le temps.

    J'adorais ces imitations du réel. Je me considérais un peu comme un dieu. C'est moi qui décidais de la vie, de la mort ou de la résurrection de mes hommes.

    Christian, lui, préférait tracer des lignes afin d’y poser ses troupes tout en claironnant de sa bouche. Il était comme moi, heureux de donner vie à son désir d'imitation. Nous prenions nos mises en scènes très au sérieux. Chacun avait son camp. Comme nous n'avions qu'un seul château fort, nous nous le prêtions à tour de rôle. Le but du jeu, c'était d'aller l’encercler. Nous n'étions jamais fatigués de simuler les mêmes attaques. C’est celui essayait qui perdait. Le château fort devait rester imprenable. Nous seuls décidions si tel ou tel homme était tué ou blessé afin de lui envoyer ou non une ambulance sortie à toute allure d’un hôpital hyper moderne, et arrivée en quatre secondes sur les lieux de l’accident. Nous n'étions pas à une aberration anachronique près. Les soldats de la guerre 14-18 combattaient auprès de guerriers moyenâgeux dont les armures m'impressionnaient toujours. Les Indiens protégeaient le fort mais pouvaient tout aussi bien se retrouver au milieu de soldats des guerres napoléoniennes que de cow-boys munis de grotesques lassos rouges.

    Les sifflements fusaient de toutes parts. Les bruits graves imitant les explosions provoquées par des tirs de canon de la première guerre mondiale étaient symboliques. Nos bruitages d’hommes criants étaient, eux, parfaits. Nous leur faisions fuir le danger. Des courses-poursuites en jeep, dans la savane - qui n’était autre que l'herbe haute de la pelouse - se succédaient les unes après les autres dans la plus grande des improvisations. Il y en avait toujours un de nous deux qui succombait à ses blessures après avoir fait des tonneaux fantastiques sur un chemin sinueux, et l'autre qui repartait, ravi d'avoir tué son ennemi sur la route. Et la bataille près du château reprenait de plus belle. Nous oubliions volontiers que dans la vraie vie les catastrophes étaient autrement plus terribles et dévastatrices. Nous reproduisions bonnement des scènes vues dans des téléfilms ou dans des films et nous y ajoutions un peu de nos fantasmes héroïques.

    Nous apportions des boîtes entières de figurines que nous avions chez nous pour jouer à la guerre. Même des cyclistes en maillot jaune se retrouvaient à un moment ou à un autre parmi nos troupes armées. Les tanks et les bulldozers étaient au garage. Ils sortaient uniquement pour conclure un combat ou aplatir une route dans la savane.

    Dès qu’il pleuvait, nous rangions nos soldats au sec et goûtions en paix. Nous retrouver tous les deux autour d'une table spécialement dressée pour nous, avec sa mère ou la mienne à notre service, me procurait un certain plaisir. J'étais avec mon meilleur copain et nous nous taisions tout en savourant notre quatre-heures. Une fois que nous avions la bouche vide, nous nous remettions à parler de nos plans d’attaque et nos stratégies guerrières. Nos mères respectives essayaient toujours de savoir si l'un ou l'autre se comportait bien en classe ; si Christian était meilleur que moi. Nous répondions que nous nous valions, même si ce n'était pas vrai : Christian était largement au-dessus de moi ; il ne ahanait pas en lisant, et pour les divisions, il trouvait toujours le bon résultat du premier coup.

     

    En général, nous finissions notre mercredi devant la télé. Christian connaissait le programme par coeur. Et nous nous régalions d'histoires qui nous faisaient rêver. 

     

     

     

     

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