• Tableaux d'une autre vie (42)

     

     

     

    Mon premier voyage en train, je le fis à bord d’une micheline. Pendant tout le trajet, je n’avais fait que manger - les multiples petits sandwiches que mémère avait préparés avec amour - en regardant émerveillé le paysage défiler derrière les vitres. Quel privilège de voyager tout en mangeant, pensais-je. Il avait fait exceptionnellement chaud ce jour-là. Je me revois encore en short moulant, assis sur une banquette de skaï marron, les fesses en feu et les cuisses transpirantes.

     

    Les fous rires que nous avions souvent en classe, avec Christian, j'aimerais les revivre. Nous étions tellement mal et bien en même temps - parce que évidemment cela nous arrivait toujours quand il ne fallait pas -, que nous faisions notre possible : nous voulions que notre état second se prolonge éternellement. Je sentais le plafond me tomber sur la tête et je voyais le rire retenu de Christian me faire éclater en pleurs. Je n'en pouvais plus, je ne penser qu’à sortir pour me calmer, mais je restais et me forçais à ne plus le regarder. Il suffisait que je l’entende un peu derrière moi pour que je l'imagine mort de rire. Et c'était reparti.

     

    Il m'arrive souvent de chercher sur moi des traces du Gros Lard que je fus, mais hélas, je n'en repère aucune. Je me dis que je suis bête de faire ça : elles ont disparu pour toujours et les marques d’avant je n'en ai gardé que des souvenirs flous qui ont, je crois, faussé ma perception du passé.

     

     

    Petit, j'avais peur du noir. Aujourd'hui, je suis angoissé à l'idée d’y voir trop clair. J'aimerais taire mes cris mais ils finissent toujours par sortir. Leurs échos résonnent. Tout un pan de mon existence s'effiloche, alors que je croyais être solide.

     

    Plongé dans mes souvenirs, je perds le contrôle de ma création ; je me retrouve devant un mur, la tête basse et les épaules tombantes, fatigué de ne jamais profiter du présent. J'ai le sentiment de nager dans l'eau trouble de l'enfance et de peindre ce trouble à l'infini. Je m'accroche tant bien que mal à une certaine idée de la vie, mais je sais pertinemment que mon art ne reflétera jamais la réalité, alors qu’elle seule m’intéresse vraiment.

     

     

     

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