• Tableaux d'une autre vie (43)

     

     

    Au début, je pensais que j'étais nostalgique et cela m’angoissait. Mais ensuite, j'ai vite compris pourquoi je ne pouvais plus me débarrasser du souvenir de ma première mort : elle est le matériau de base de ma création.

     

    J'ai parfois du mal à trouver les mots pour dire le vertige que j'éprouve à la seule évocation de mon enfance. C'est comme s'il fallait que je calme des tentations anarchiques sur le point de chambouler mes certitudes un peu mal maîtrisées.

    Mon premier voyage en micheline avec mémère – comme je le disais tout à l’heure - fut une expérience qui me marqua à l’époque. Elle me lut des histoires tout le long du trajet, ou presque, pendant que je dévorais les sandwiches qu’elle m’avait préparés. Je l'écoutais tout en regardant les arbres défiler derrière ma vitre. Ça sentait le chaud dans le wagon, mais ce n'était pas désagréable. Ça allait bien avec mon bonheur. Dès que le train s'arrêtait, je devenais bizarrement moins gai. Puis il repartait et ma joie revenait. J'aurais bien voyagé toute ma vie avec mémère. J'étais au soleil et à l'ombre en même temps. Je changeais de banquette quand ça tapait trop fort et mémère me suivait pour être à mes côtés. Nous nous amusions à occuper toutes les places vides dans le compartiment.

    Les histoires qu'elle me raconta pendant cette longue odyssée me plaisaient, mais je suis sûr que si elle me les avait narrées autre part que dans le train, elles ne m'auraient pas autant intéressé. Et ce bruit que j'entends encore : il berçait ma crispation sans que je le sache.

    Je crois que c'est dans ce train que je rêvai le plus longtemps les yeux ouverts. Je n'avais pas voulu m'endormir la première fois. Je n'avais pas voulu perdre une seule miette de cet incroyable périple.

    Je racontai à Florence mes émotions dès que je la revis. Elle m’écouta du début à la fin. Je revois encore ses yeux pétiller de joie à l’écoute de mon récit extraordinaire. Du coup, la fois d'après c'est elle qui fit le voyage de chez nous jusque chez mémère avec mon père. Elle eut les mêmes sensations que moi. Enfin, nous venions de nous rejoindre sur un point. Moi qui croyais que ma soeur n'était sensible à rien, je m’étais trompé.

     

    Puis, petit à petit, je m’habituai au train. À chaque fois que je le prenais, c'était pour une raison particulière. Les voyages perdirent de leur charme à partir de ce moment-là et j’appris par la même occasion à ne plus les aimer parce qu'ils n'étaient plus ceux que j'avais connus dans la micheline de mes sept huit ans. Je rêve de devenir à nouveau le vrai voyageur que j'étais : celui qui n'avait pas besoin de connaître sa destination pour aimer partir.

     

     

     

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