• Tableaux d'une autre vie (5)

     

     

    Comme j'ai pu m'ennuyer quand j'étais enfant !

    J’avais horreur de l'inaction. J'étais un gros lard hyper actif à qui il arrivait souvent d'être, malgré tout, comme une âme en peine. Alors je me mettais à la fenêtre de la cuisine et je crachais dans la cour. J'étais fasciné par la trajectoire que prenaient mes crachats. Je recommençais plusieurs fois en visant précisément une fourmi, un caillou ou un insecte quelconque. J’étais aux anges quand ma bave tombait pile sur la cible que j’avais décidée du haut de mon perchoir. Je continuais ainsi jusqu’à ce que ma gorge devienne complètement sèche. Hélas, je n’avais pas d’autres idées intéressantes. Aussitôt après, j’allais me peser pour voir si je n’avais pas perdu quelques grammes, m’étant vidé de la salive de ma bouche. Mais non, j’étais toujours aussi gros. Pourvu que je ne devienne pas comme Mémène ! pensais-je au fond de moi.

    Quand je descendais et que je voyais par terre la multitude de crachats que j’avais pu produire en si peu de temps, j’étais émerveillé. C’est fou ce que l’ennui peut nous faire cracher, me disais-je. Les gros et les grosses devaient avoir plus de salive que les autres, les gens normaux, ceux qui n’ont pas de bourrelets à dissimuler. Cracher ne m'avait pas fait perdre un seul gramme. Ce n'était quand même pas la somme des crottes de nez que j'avais mangées pendant mes années d’enfance qui m'avait fait grossir à ce point ! Bon, c'est vrai, j'aimais bien les gâteaux et les tartines de pain grillé au chocolat fondu, mais quand même ! Ma soeur mangeait la même chose que moi et elle était plate comme une latte.

    Les pâtisseries, c'étaient mon péché mignon. Quand maman en faisait - en général c'était le dimanche, jour du poulet fermier et des haricots verts - je restais près d'elle à l’observer avec attention. Ça sentait bon dans la cuisine toute la journée. J'aimais casser les oeufs et battre les blancs en neige. Mais j’étais trop lent ; maman était pressée et terminait à ma place. J'adorais regarder la vitesse à laquelle le gluant du blanc tombait dans le saladier. Un jaune sans blanc faisait partie de ces petits détails de la vie que je trouvais extraordinairement beau. Alors je le fixais très longtemps. J'observais son inertie et l'éclat de sa couleur. Il était bien rond et dégageait une odeur particulière.

    Au moment où les blancs montaient dans un autre récipient, j'éprouvais la même fascination. Aussitôt qu’ils étaient prêts, ma mère retournait le plat - afin de s’assurer de la réussite de l’opération - et ils restaient collés au fond. Je la prenais pour une magicienne : elle arrivait à réaliser des exploits que j’étais bien incapable de reproduire. Comme son boudin noir maison, par exemple. Elle le fabriquait le samedi soir avec le sang du coq ou du poulet que mon père avait saigné dans l'après-midi. Elle le mélangeait avec un oeuf et y ajoutait des oignons. Il n'y en avait jamais assez. Moi et mon père, nous mangions tout. J'attendais souvent le samedi soir avec impatience, et le dimanche midi pour les pâtisseries.

    J'avais honte d'être gourmand. Constamment affamé, je léchais les plats après chaque préparation. Il m'arrivait parfois de sentir soudainement la pistache. J'avais immédiatement l'eau qui me montait à la bouche. Dans ces moments-là, je repensais aux glaces vertes qui avaient ce parfum que je trouvais si exotique et que ma grand-mère m’achetait au glacier qui passait une fois par semaine pendant les grandes vacances.

     

    J’ignore pourquoi ce parfum plus qu’un autre reste ancré dans ma mémoire.

     

     

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