• Tableaux d'une autre vie (6)

     

    Je m'imaginais à vingt ans gros comme le sergent Garcia. Cela m’effrayait. Pourtant ce personnage de Walt Disney m’amusait, lui. Quelle allure pouvait-il bien avoir à huit ans ? Est-ce qu'il pesait quarante kilo comme moi ? Il devait faire plus. Quand je courais, je sentais ma graisse hoqueter de haut en bas ; mon visage était tout rouge ; j'étais essoufflé comme un boeuf. J'arrivais le dernier à la course à pied. J'avais horreur de ce sport : je savais avant même de commencer que je perdrais.

     J'étais le plus gros de la classe.

     

    Le jour où mon père remit les poissons à l'étang, j’éprouvai un terrible pincement au coeur. Pendant que ma mère était occupée à foutre à la poubelle les morts avant le transvasement, discrètement j’allai en chercher un, pas trop gros, et le mis dans un sac à congélation que je déposai à l’intérieur d’une grosse boîte usagée de cigares de mon père : j’avais une idée bien précise derrière la tête. La mise en bière achevée, je me précipitai au fond du jardin creuser le plus rapidement possible - de peur d’être pris en flagrant délit de sacrilège par mes parents - un trou pour l’enterrer. Au moment de recouvrir le cercueil de terre, j'imaginai le poisson enfermé ne respirant plus. Il était mort et j'étais heureux de m'occuper de ses obsèques. Mettre une croix – fabriquée de toute main -  sur la petite butte de terre sous laquelle il se reposait me procura une immense joie. J’eus la chair de poule pendant toute la cérémonie.

    Mon poisson était allé rejoindre mes mouches, coccinelles, sauterelles, moineaux et autres oiseaux trouvés morts dans la propriété. C'était mon petit cimetière à moi.

     

    J'avais, pour l’occasion, bricolé un corbillard de fortune à l’aide d’une vieille brouette. Je le rangeais toujours bien soigneusement, à la fin de chaque enterrement et cela me rendait bizarrement extrêmement léger. J'étais hanté par le Bien. Je ne voulais pas aller en enfer. Dès que je commettais une mauvaise action, je priais le soir avant de m'endormir et j'étais soulagé.

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