• Tableaux d'une autre vie (7)

     

     

    J'inventais des péchés quand je me retrouvais seul en face de l’abbé Serin, lors des séances de confessions. Je prenais les devants. Cela m'amusait : je pensais qu'en anticipant il ne m'arriverait rien. J'avais aussitôt le trac à mon entrée dans le confessionnal. Et puis après, une fois que j'y étais, les mensonges venaient tout seul. L’abbé ne s'apercevait de rien, sauf la fois où je lui racontai que j'avais tué ma soeur. Il sortit alors furieusement de derrière l’étroit encadrement qui nous séparait et me fila une raclée. Je m'en souviens encore. Pour moi, un homme d’église était naturellement bon et compréhensif. Sans doute était-ce pour cette raison que je racontais n'importe quoi : je me sentais protégé dans le confessionnal. Depuis cet incident je n'ai plus aimé venir me confesser.

    Par contre, aller à la messe tous les dimanches m'avait depuis le début embêté au plus haut point, mais je continuais à simuler mon amour pour cet étrange sanctuaire que représentait l’église : j'étais convaincu que Dieu finirait par me punir si je manquais une seule fois la cérémonie dominicale. J'étais mal à l'aise. La lumière de Dieu dont j’entendais parler m’obsédait. J'étais émerveillé par les histoires que l’abbé nous narrait pendant les séances de catéchèse. Il nous lisait la bible. Un conte fantastique pour moi. Je considérais Jésus comme un mort-vivant. C’est la première fois que j’ai entendu le mot résurrection.

    Lorsque nous nous rendions au cimetière ma grand-mère et moi, et que nous nous arrêtions devant la tombe de mémère Simone – mon arrière-grand-mère -  je jubilais en exécutant mon signe de croix. Je reproduisais ce que l’on m’avait appris ; j’imitais ma grand-mère. J'avais le sentiment d’être un grand. Je me sentais extrêmement sérieux. Je n'ai jamais avoué  à mémère que je mourrais d’envie de soulever les pierres tombales et de découvrir enfin le mystère de l'intérieur des tombeaux : elle m'aurait pris pour un petit diable.

    À la vue des photos de défunts plaquées derrière le verre des médaillons posés sur le marbre des tombes,  j'avais des envies de vol. Je voulais composer un album avec toutes les icônes de morts chapardées. Je réussis quand même à commettre ce sacrilège deux ou trois fois dans mon enfance, puis très vite, j’abandonnai cette drôle de manie. Si mémère avait su que j'avais, à huit ans, déjà profané des sépultures, elle aurait eu une crise cardiaque.

     

    Ça aussi, la crise cardiaque était pour moi une maladie effrayante, la pire de toutes : elle ne prévenait pas. Je refusais de mourir d'un arrêt du coeur. J'étais intrigué par toutes ces histoires de morts que ma grand-mère aimait raconter à mon père quand, trois fois par an, nous remontions lui rendre visite. C'était la première chose qu'elle lui disait, Sais-tu que la Gorgette est morte comme ça, subitement, elle venait de préparer son café au lait ? Il fumait encore dans son bol quand ils l'ont trouvée par terre. Je raffolais des détails croustillants qu’elle savait distiller dans ses récits. Elle enchaînait parfois avec l’histoire d'un autre décès encore plus bizarre. Il n'y avait rien de plus excitant pour moi que cette foison de faits divers où des gens qu’elle connaissait finissaient par rendre l’âme bêtement. Parfois, nous restions même des heures entières, éclairés par la flamme de la bougie, à l’écouter. J'étais toujours épaté d'entendre papa dire qu'il connaissait les personnes dont elle narrait les mésaventures. C'est vrai qu'il avait passé sa jeunesse, ainsi qu’une bonne partie de son adolescence, dans le même village. Alors que moi, j'avais déjà déménagé trois fois en huit ans. Jamais je ne connaîtrais autant de monde que mémère. Personne ne saura que je suis mort, moi, le jour où cela m’arrivera.

     

     

     

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