• La comédie insulaire # 2

    Je m’aperçois que le décor est aussi important que les personnages.  Il amplifie le sentiment de lassitude quand on n’a rien à faire ou qu’on ne cesse de penser. Même les apparences d’une mer dorlotée par un soleil radieux ont parfois le même effet que les pluies diluviennes s’acharnant sur un paysage embrumé. Il n’y a rien de plus indescriptible, à mon goût, que l’intensité et la profondeur de chaque sensation ressentie pendant ces moments-là. Les tentatives d’expression échouent les unes après les autres parce qu’elles trahissent l’authenticité du sentiment.

     

    Dans ces instants d’élucidation, ma tête tourne et mes personnages se chiffonnent. Ils sont emportés par la rafale du doute et perdent leur substance en se reformant un peu plus loin, là où l’accalmie les attend pour mieux les pétrir et leur suggérer une destinée qu’eux seuls décideront de suivre ou non. Ils font partie du paysage qu’ils regardent avec des yeux inventés. Tout est filtré par ma conscience despotique. Je ne leur veux que du bien, à mes personnages. Je trouve qu’ils s’accommodent aisément de ce rapport hiérarchique qu’ils ne pourront jamais renverser. Cela participe du mystère et de l’évidence. L’illusion est ainsi faite. Ceux et celles qui s’illusionnent pour le plaisir, s’imprègnent davantage des défauts de la réalité et les ressentent comme des obstacles à la possibilité d’être enfin heureux. La délivrance qu’ils cherchent réside dans l’expression de la dualité dont j’ai précédemment parlé.  Ceux-là savent bien que rien ne vaut la perception du faux pour découvrir le vrai.

    L’histoire se précise ligne après ligne et n’aboutira qu’à la dramatisation d’un phantasme. Après cela, plus rien de ces tergiversations romanesques n’aura d’importance.

    Lentement le ciel s’ouvre en plein milieu d’une nuit douce et parfumée. Avec les lumières et les bruits sourds qui accompagnent la renaissance du jour, la vie du bord de mer apparaît comme un artifice tributaire de son environnement. L’espoir de voir s’élancer de toute leur force des vagues démesurées en pleine chaleur obscure, meurt petit à petit. Les tempêtes ne parlent jamais sur cette île. Elles sont enfouies au plus profond des rêves indigènes et dorment depuis longtemps dans leur imaginaire.

    Ce sont des êtres pondus par le soleil, un jour de pleine lune, que j’ai voulu dépeindre.

    Mes personnages insulaires vivent au jour le jour, sans penser au lendemain. Ils aspirent tous à un coin de fraîcheur. C’est tout. Je ne leur en demande pas plus. Ils sont dans le décor. On les remarque à peine. Mais ils sont  quand même là. Je voudrais que cet endroit soit à la fois un lieu évocateur pour n’importe quel lecteur et qu’il échappe aussi à toute tentative d’identification ou de représentation géographique. Un pays  propice au rêve et à la fois incompatible avec celui-ci. Quelque chose comme ça : une hésitation entre méditation et action ; un mélange inconscient ; un terrain où tout est possible ; un poème d’amour en forme de prose. J’ignore encore si j’ai choisi le bon genre. J’ai toujours une tonne d’images dans la tête et me demande s’il  faut que je les  trie au moment d’écrire. Je ne pense pas. Mais je ne peux quand même pas les garder telles quelles. Ça fait désordre et  pas très professionnel. Je cherche dans le plaisir de créer une forme de désespoir à écrire. C’est bizarre. Je n’y avais jamais pensé avant. La mer m’obsède. Celle de mon histoire n’est pas assez présente, ou peut-être un peu trop mal suggérée. Je dois travailler là-dessus. Rendre le décor plus convaincant, autant que mes personnages. La topographie m’a toujours fasciné. Les gens qui partent en voyage aussi. En général, ils sont tous habités par une envie très pressante de départ et une nostalgie déchirante du retour. Fitzgerald l’avait compris et si bien rendu dans Tender Is The Night. La différence entre les lieux décrits dans son roman et ceux de cette île, c’est que tous ont une valeur symbolique dans son livre. Alors que l’île de mes  estivants n’a rien d’un symbole. Elle nage au milieu de la mer le plus littéralement du monde. Les vacanciers sont tous normaux. Enfin, c’est ce que j’essaie de traduire. Ils ne sont pas comme les personnages de Fitzgerald, hantés par un idéal d’accomplissement. Non, pas du tout. Ce n’est pas mon projet. Ils partent en vacances parce qu’il faut partir, mes personnages. Loin d’eux le désir romantique d’aller s’extasier au milieu de la nature.

     

    Je me rends compte de plus en plus que j’écris sur la lenteur, alors que je  suis plutôt expéditif dans la vie. Je construis un monde et vis dans l’espoir de ne jamais être dérangé. Je me protège derrière ma fiction. Je m’exhibe avec elle. Je me retire discrètement du monde réel pour rechercher avec elle l’inconnu qui me rendra heureux. Ça, ça énerve Flora, parce que forcément, ça demande isolement et travail solitaire. Elle dit que je ne suis pas assez avec elle quand j’écris. J’aimerais lui prouver, tout en construisant ce roman, qu’elle a tort : écrire, c’est tenir compagnie à l’être aimé.

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